vendredi 30 octobre 2026 Lune gibbeuse décroissante en Cancer · L’horoscope du jour
Psycho · Émotions

Traumatismes : ce que l’on hérite vraiment de sa famille

On lit partout que nos traumatismes nous viendraient de nos parents, voire de nos grands-parents. L’idée contient une part de vérité et beaucoup d’exagération. Ce que la recherche sait de cette source inattendue de beaucoup de traumas, ce qu’elle ignore encore, et vers qui se tourner.

Trois femmes de générations différentes, attablées en plein air devant un ciel bleu sombre, se parlent à voix basse ; la plus jeune, au centre, écoute, le menton posé sur ses mains.
Ce qui se tait dans une famille se transmet aussi. Photo : Les Anderson lesanderson, Unsplash via Wikimedia Commons (CC0)

Une colère qui surgit pour un rien, un silence glacé dès qu’on élève la voix, une peur de manquer qui ne correspond à aucune situation réelle. Et, un jour, en écoutant une tante raconter la guerre, l’exil ou la ferme perdue, l’impression soudaine de comprendre d’où cela vient.

L’idée que des blessures puissent passer d’une génération à l’autre n’est pas nouvelle, mais elle a gagné un large public avec le médecin canadien Gabor Maté, auteur avec son fils Daniel de The Myth of Normal (2022). Pour Maté, le traumatisme ne désigne pas l’événement lui-même, mais ce que cet événement a laissé à l’intérieur de la personne. Et ce qui reste à l’intérieur d’un parent peut, sans que personne le veuille, façonner l’enfance de ses enfants.

C’est une piste sérieuse. Elle mérite d’être examinée avec soin, parce qu’elle circule aussi sous des formes beaucoup moins fondées.

De quoi parle-t-on quand on dit « trauma »

En psychiatrie, un événement traumatique est un événement où l’on a été confronté à la mort, à une blessure grave ou à des violences sexuelles, directement ou comme témoin. Ces événements sont fréquents. Une vaste enquête menée dans vingt-quatre pays par le consortium des World Mental Health Surveys de l’Organisation mondiale de la santé, publiée en 2016 par Corina Benjet et ses collègues, estime qu’environ 70 % des adultes en ont vécu au moins un. La grande majorité de ces personnes ne développe pas de trouble de stress post-traumatique.

Dans le langage courant, le mot s’est beaucoup élargi : on parle de trauma pour une rupture, une humiliation, une enfance froide. En 2016, le psychologue australien Nick Haslam a décrit cette extension sous le nom de « glissement des concepts ». Elle a un mérite, celui de prendre au sérieux des souffrances longtemps ignorées. Et un risque : tout appeler trauma rend plus difficile de repérer ce qui demande vraiment des soins.

Comment une blessure passe d’une génération à l’autre

Dès les années 1960, des psychiatres canadiens remarquent que les enfants de rescapés des camps nazis consultent avec des difficultés étonnamment proches de celles de leurs parents. Des décennies de travaux ont suivi, sur les descendants de survivants de génocides, de guerres, de violences familiales. Leur conclusion principale est moins mystérieuse qu’on ne le dit : la transmission passe surtout par la relation.

Un parent hanté par la peur peut devenir hypervigilant, imprévisible, ou au contraire absent. Un parent qui n’a jamais pu parler de ce qu’il a vécu installe parfois des silences que l’enfant ressent sans pouvoir les nommer. Une grande enquête américaine lancée dans les années 1990 par l’assureur Kaiser Permanente et les Centres pour le contrôle et la prévention des maladies, menée par Vincent Felitti et Robert Anda auprès de plus de 17 000 adultes, a montré que les « expériences négatives de l’enfance » (violences, négligence, parent alcoolique ou gravement déprimé) étaient associées à davantage de problèmes de santé physique et mentale à l’âge adulte.

Ce qui se transmet n’est pas une fatalité : c’est un climat, et un climat peut changer.

Il faut aussi dire ce que ces travaux ne montrent pas. La majorité des enfants maltraités ne deviennent pas des parents maltraitants : en 1987, les psychologues Joan Kaufman et Edward Zigler estimaient à environ un tiers la proportion de ceux qui reproduisent les mauvais traitements subis. La transmission est un risque, pas une fatalité.

Et l’épigénétique ?

C’est la partie la plus spectaculaire, et la plus fragile. En 2014, Brian Dias et Kerry Ressler, de l’université Emory, ont montré que des souris conditionnées à craindre une odeur avaient des descendants plus sensibles à cette même odeur. En 2016, l’équipe de Rachel Yehuda, à New York, a rapporté des différences biologiques chez des enfants de survivants de la Shoah. Mais l’étude humaine portait sur quelques dizaines de personnes, et d’autres chercheurs en ont contesté l’interprétation. À ce jour, on ne sait pas démontrer chez l’humain qu’un traumatisme s’inscrit dans les gènes des enfants.

Même prudence pour la psychogénéalogie, popularisée en France par Anne Ancelin Schützenberger dans Aïe, mes aïeux ! (1993). Le livre a aidé beaucoup de lecteurs à interroger leur histoire familiale ; ses hypothèses, comme les « syndromes d’anniversaire », n’ont pas été validées scientifiquement.

Ce qui aide vraiment

Mettre des mots sur l’histoire. Si des proches plus âgés sont disposés à parler, les écouter peut éclairer bien des choses. Sans forcer : certains silences protègent encore ceux qui les gardent. Les archives, les lettres, les photos racontent aussi.

Repérer les réactions disproportionnées. Une colère, une panique, une honte sans commune mesure avec la situation sont souvent de bons points d’entrée. Ce qui compte n’est pas de trouver un coupable dans l’arbre généalogique, mais de comprendre ce que la réaction cherche à protéger.

Écrire, avec précaution. Le psychologue américain James Pennebaker a montré à partir de 1986 qu’écrire une quinzaine de minutes, plusieurs jours de suite, sur un événement douloureux pouvait améliorer la santé à moyen terme. L’exercice peut raviver la détresse sur le moment : si c’est trop, on s’arrête.

Se faire accompagner. L’Organisation mondiale de la santé recommande, pour le stress post-traumatique, des thérapies validées : thérapies cognitives et comportementales centrées sur le trauma, et EMDR. Un professionnel formé aide à faire le tri entre ce qui vous appartient et ce dont vous avez hérité, à un rythme supportable.

Briser un cycle familial ne demande pas de tout comprendre, ni de tout pardonner. Cela commence souvent par une chose modeste : remarquer qu’on réagit comme sa mère, ou comme son grand-père, et s’accorder une seconde avant de répondre. Ce qu’on a reçu ne se choisit pas. Ce qu’on transmet, en partie, si.

La lettre du matin

Chaque matin, le meilleur du jour.

Tous les jours à 7 heures : les articles du jour choisis par la rédaction, votre horoscope par Salomé de Visconti, et une idée pour la journée.

En vous inscrivant, vous acceptez de recevoir chaque matin la lettre de Carnet de Bal. Un courriel de confirmation vous est d’abord envoyé : rien ne part sans votre clic. Désinscription en un clic dans chaque lettre. Voir notre politique de confidentialité.