Accro au téléphone ? Comment faire une pause sans jeter l’appareil
Le soir, sur le canapé, chacun son écran, et parfois l’on se commente sur les réseaux sociaux à cinquante centimètres l’un de l’autre. Addict au téléphone, vraiment ? Ce que l’on sait de ses effets sur le couple et les enfants, et comment faire une vraie pause sans renoncer à l’appareil.

Un dimanche soir, j’ai compté. Nous étions six dans le salon, trois générations, un feu dans la cheminée, une tarte aux pommes sur la table basse. Cinq personnes regardaient un téléphone. La sixième, c’était le chien. Personne ne faisait rien de mal : on montrait une photo, on vérifiait un horaire de train, on répondait à une amie. Mais la soirée s’est passée ainsi, chacun dans sa lucarne, et le lendemain personne ne se souvenait de ce qu’on s’était dit.
La scène se répète dans beaucoup de salons. Le couple sur le canapé, la télévision allumée, chacun penché sur son écran, et parfois l’un qui commente la publication de l’autre, assis à côté de lui. On en rit. On le fait quand même.
Addiction, le mot juste ?
On parle volontiers d’addiction au téléphone. Le mot frappe, mais il n’est pas tout à fait exact. L’Organisation mondiale de la santé reconnaît, dans sa classification internationale des maladies, le trouble du jeu vidéo ; elle n’y fait pas figurer d’addiction au smartphone. Les chercheurs préfèrent parler d’usage problématique, et ils débattent encore de l’endroit où commence le problème.
Ce débat n’enlève rien à l’expérience de chacun. Si vous prenez votre téléphone sans savoir pourquoi, si vous le consultez au feu rouge, au réveil avant même d’avoir ouvert les yeux, et si vous vous sentez vaguement anxieuse quand il n’est pas à portée de main, vous n’êtes pas malade. Vous avez pris une habitude, et une habitude se change.
Ce que le téléphone fait au couple
Le phénomène a même un nom. En 2012, une campagne publicitaire pour un dictionnaire australien, le Macquarie, a forgé le mot phubbing, contraction de phone et de snubbing : snober quelqu’un pour son téléphone.
En 2016, deux chercheurs de l’université Baylor, au Texas, James Roberts et Meredith David, ont interrogé des adultes en couple sur ce comportement chez leur partenaire. Ceux qui se sentaient souvent délaissés au profit d’un écran faisaient état de plus de conflits autour du téléphone et d’une satisfaction moindre dans leur couple. Ce sont des déclarations et des corrélations, pas la preuve d’une cause. Mais elles rejoignent ce que chacun a vécu : il est blessant de parler à quelqu’un qui regarde ailleurs.
Une autre étude, publiée en 2013 par Andrew Przybylski et Netta Weinstein, suggérait que la simple présence d’un téléphone posé sur la table, même inutilisé, rendait une conversation entre inconnus moins chaleureuse. D’autres équipes n’ont pas toujours retrouvé cet effet, et il faut rester prudente. La règle de savoir-vivre, elle, n’a pas attendu les chercheurs : un téléphone ne se pose pas sur la table, et nous l’avons rappelé parmi les dix règles qui tiennent encore.
Il est blessant de parler à quelqu’un qui regarde ailleurs, même quand ce quelqu’un nous aime.
Les enfants regardent
Les enfants, eux, voient surtout nos têtes baissées. Le chercheur américain Brandon McDaniel a étudié ce qu’il appelle la « technoférence » : les interruptions des moments familiaux par les écrans. Ses travaux associent ces interruptions répétées, chez les parents, à davantage de comportements difficiles chez les jeunes enfants, sans qu’on puisse dire qui influence qui. Un enfant agité pousse aussi son parent épuisé vers son téléphone.
Personne ne demande aux parents d’être des saints. Mais un enfant qui doit répéter trois fois « Maman, regarde » finit par crier, ou par cesser de demander. Pour les tout-petits, nous avons détaillé ce que disent les spécialistes sur les écrans avant trois ans.
Faire une pause qui tient
Les grandes résolutions échouent souvent. On efface toutes les applications un lundi et on les réinstalle le jeudi. Ce qui marche, ce sont des changements discrets qui rendent le téléphone un peu moins tentant.
Couper les notifications, sauf celles des humains. Les messages de vos proches, oui. Les alertes des applications, des réseaux sociaux, des boutiques et des jeux, non. La plupart des sollicitations disparaissent d’un coup.
Sortir le téléphone de la chambre. Un vrai réveil, de ceux qui font tic-tac ou non, coûte quelques euros. Le téléphone dort dans l’entrée, et votre première vision du jour n’est plus celle des mauvaises nouvelles du monde.
Créer des zones sans écran. La table des repas, la chambre, la voiture quand on conduit, bien sûr, et pourquoi pas la première heure après le retour à la maison. Une corbeille dans l’entrée, où chacun dépose son appareil en arrivant, fonctionne étonnamment bien, y compris avec des adolescents, à condition que les parents donnent l’exemple.
Regarder ce que l’on fait vraiment. Les téléphones indiquent le temps passé sur chaque application. Le chiffre surprend souvent, et c’est une bonne raison de le regarder une fois.
Remettre de la friction. Déplacer les applications les plus prenantes loin de l’écran d’accueil, se déconnecter après chaque usage, passer l’écran en noir et blanc : certains trouvent que ces petits obstacles suffisent à casser le geste automatique.
Au travail aussi, la pause est un droit. Depuis la loi du 8 août 2016, entrée en vigueur au 1er janvier 2017, les entreprises françaises d’au moins cinquante salariés doivent négocier les modalités du droit à la déconnexion. Vous n’êtes pas tenue de lire vos courriels professionnels à 23 heures.
Ce que l’on regagne
On regagne du temps, bien sûr, mais ce n’est pas le plus précieux. On regagne surtout de l’attention : celle qu’on porte à un livre, à une conversation, à un enfant qui raconte sa journée dans le désordre. Si vous voulez savoir quoi faire de cette attention retrouvée, nous avons quelques idées pour lire plus, et plus souvent.
Le dimanche suivant, chez nous, nous avons posé une corbeille sur le buffet. Les téléphones y ont dormi deux heures. Mon petit-fils a sorti un jeu de cartes, ma fille a raconté un voyage, et le chien, pour une fois, a eu de la concurrence.






