Le rire, une thérapie ? Ce que la science sait vraiment de nos éclats
On dit que le rire est une excellente thérapie, et l’on cite des chiffres que personne n’a jamais mesurés. La recherche, plus modeste, n’en reste pas moins intéressante : le rire est d’abord une affaire de liens, et il agit sur le stress et la douleur. Ce qu’on sait, ce qu’on fantasme, et comment en profiter.

Un enfant rirait quatre cents fois par jour, un adulte une quinzaine de fois seulement. Vous avez sans doute déjà lu ce chiffre, sur une affiche de salle d’attente ou dans un article sur les bienfaits du rire. Il circule depuis des décennies, et personne n’a jamais pu dire d’où il venait : aucune étude sérieuse ne l’a établi. Il en va de même pour bien des promesses attachées au rire, qui renforcerait l’immunité, soignerait la peau ou rééquilibrerait les hormones.
Faut-il pour autant jeter le rire avec les chiffres ? Certainement pas. Ce que la recherche en dit est plus modeste, et souvent plus surprenant.
Le rire, une affaire de compagnie
Le neuroscientifique américain Robert Provine a passé des années à observer les gens rire, dans les rues, les cafés, les campus. Ses conclusions, exposées dans son livre Laughter: A Scientific Investigation (2000), ont bousculé quelques certitudes. La plupart de nos rires ne suivent pas une blague : ils ponctuent des phrases banales, un « bon, j’y vais », un « tu as vu ça ? ». Celui qui parle rit souvent davantage que celui qui écoute. Et surtout, nous rions bien plus souvent en compagnie que seuls, de l’ordre de trente fois plus selon ses observations.
Le rire est donc moins une réaction à l’humour qu’un signal social. Il dit à l’autre : je suis avec toi, tout va bien entre nous. Il est aussi contagieux, ce que savent les producteurs de séries qui ajoutent des rires enregistrés. C’est sans doute la meilleure nouvelle pour qui veut rire davantage : il ne s’agit pas de regarder plus de vidéos drôles, mais de voir plus de monde.
Ce qui se passe dans le corps
Un franc éclat de rire mobilise le diaphragme, les muscles abdominaux, ceux du visage et des épaules. La respiration et le rythme cardiaque s’accélèrent un moment, puis retombent, laissant souvent une sensation de détente.
Des chercheurs de l’université d’Oxford, dans l’équipe du psychologue Robin Dunbar, ont mesuré en 2012 la tolérance à la douleur de volontaires avant et après qu’ils avaient regardé des comédies ensemble. Après avoir ri, ils supportaient la douleur plus longtemps, ce que les auteurs attribuent à la libération d’endorphines, ces substances que le cerveau fabrique et qui atténuent la douleur. L’effet était lié au rire lui-même, pas seulement au fait de passer un bon moment.
Le journaliste américain Norman Cousins a raconté, dans un livre paru en 1979, comment il avait affronté une maladie inflammatoire très douloureuse en se passant des films comiques : quelques minutes de fou rire, écrivait-il, lui offraient du sommeil sans douleur. Son récit a beaucoup fait pour la réputation thérapeutique du rire. Il reste un témoignage, pas une preuve.
Pour rire davantage, il ne s’agit pas de regarder plus de vidéos drôles, mais de voir plus de monde.
Ce que la « rigolothérapie » peut, et ne peut pas
Plusieurs approches utilisent le rire de façon organisée. Le yoga du rire, lancé en 1995 à Bombay par le médecin indien Madan Kataria, fait rire des groupes sans raison, par des exercices de respiration et d’imitation, en comptant sur la contagion pour que le rire forcé devienne franc. À l’hôpital, les clowns professionnels accompagnent les enfants malades ; en France, l’association Le Rire Médecin, fondée en 1991 par la comédienne Caroline Simonds, intervient dans les services pédiatriques.
Les études sur ces pratiques sont nombreuses mais souvent petites, de durée courte et de qualité inégale. Les synthèses qui les rassemblent suggèrent un effet favorable sur le stress perçu, l’anxiété et l’humeur, au moins sur le moment. Rien ne permet en revanche d’affirmer que le rire protège le cœur, renforce durablement les défenses immunitaires ou guérit une maladie. Le rire accompagne un soin, il ne le remplace pas.
Il ne soigne pas non plus la dépression. Une tristesse qui dure plus de deux semaines, une perte d’intérêt pour tout, des troubles du sommeil et de l’appétit justifient de consulter un médecin, et l’injonction à « voir le bon côté des choses » fait souvent plus de mal que de bien à celles qui vont mal. En cas d’idées suicidaires, le 3114 répond jour et nuit.
Rire à deux
Des travaux en psychologie du couple suggèrent que rire ensemble, et surtout partager le même rire au même moment, est associé à une relation plus satisfaisante et plus solide. Rien de mystérieux : le rire partagé dit qu’on voit le monde de la même façon, au moins pour un instant. Il désamorce aussi bien des tensions, à condition de rire avec l’autre et non de lui. Pour ce qui entretient un couple au fil des années, lisez aussi notre article sur le désir dans les couples qui durent.
Quand le rire fait fuir
Un mot, enfin, d’un sujet que beaucoup de femmes taisent : les petites fuites urinaires quand on rit, qu’on tousse ou qu’on éternue. Elles sont fréquentes après les grossesses et autour de la ménopause, et elles finissent par faire retenir les fous rires. Elles ne sont pas une fatalité. Une rééducation du périnée, avec une sage-femme ou un kinésithérapeute, les améliore souvent nettement ; parlez-en à votre médecin, quel que soit votre âge.






