Les écrans avant trois ans : ce que disent vraiment les recommandations
En avril 2024, une commission d’experts a remis au président de la République un rapport sans ambiguïté : pas d’écran avant trois ans. Ce que dit exactement ce texte, ce qu’il ne dit pas, et comment l’appliquer dans une vraie maison, avec de vrais parents fatigués.

Dimanche dernier, dans une brasserie, une petite fille de deux ans regardait des dessins animés sur un téléphone calé contre la carafe. Ses parents, en face, mangeaient enfin un plat chaud. Je n’ai rien dit, et je n’avais rien à dire. Mes quatre enfants ont grandi devant le Club Dorothée, et j’ai moi-même bénéficié de bien des mercredis de paix grâce à lui.
Mais la question a changé de taille. La télévision du salon s’éteignait ; le téléphone, lui, tient dans une poche et ne s’arrête jamais. C’est pour cela que les recommandations se sont durcies, et qu’il vaut la peine de savoir exactement ce qu’elles disent.
Le rapport de 2024 : pas d’écran avant trois ans
En janvier 2024, Emmanuel Macron a installé une commission d’experts sur l’exposition des enfants aux écrans, coprésidée par la neurologue Servane Mouton et le psychiatre addictologue Amine Benyamina. Son rapport, intitulé Enfants et écrans. À la recherche du temps perdu, a été remis le 30 avril 2024.
Pour les plus petits, la recommandation est nette : aucun écran avant trois ans. Entre trois et six ans, un usage déconseillé ou, à défaut, limité, occasionnel, avec des contenus de qualité éducative, et toujours en présence d’un adulte. Pour la suite, la commission proposait d’attendre onze ans pour un téléphone, treize ans pour un smartphone connecté à internet, et quinze ans pour les réseaux sociaux.
Ce texte n’est pas une loi. Personne ne viendra vérifier ce que votre enfant regarde. C’est une recommandation de santé publique, qui dit ce qu’il serait souhaitable de faire, et qui a l’avantage d’être claire.
Pourquoi trois ans, et pourquoi si strict
Avant trois ans, un enfant apprend presque tout par l’échange : on lui parle, il babille, on lui répond de nouveau. Il apprend aussi avec ses mains, et en observant un visage qui réagit au sien. Le langage, en particulier, se construit dans ces allers-retours. Un écran, même rempli de couleurs et de chansons, ne répond pas.
Le problème tient donc moins au contenu qu’à ce que l’écran remplace : la conversation, le jeu libre, l’ennui fécond, le sommeil quand on regarde tard. De nombreux travaux associent une exposition précoce et prolongée à des difficultés de langage et de sommeil. Les chercheurs discutent encore de l’ampleur exacte de ces effets ; la commission a choisi la prudence, et c’est un choix qu’on peut comprendre quand il s’agit de cerveaux en construction.
Un tout-petit n’a pas besoin d’un programme : il a besoin d’un visage qui lui répond.
La télévision allumée « pour le bruit »
On pense souvent aux écrans qu’on donne à l’enfant. On pense moins à ceux qui tournent autour de lui. La télévision allumée toute la journée dans le salon, même quand personne ne la regarde, capte l’attention des adultes et occupe le silence où, d’ordinaire, on parlerait au bébé. Beaucoup de spécialistes insistent sur ce point : l’éteindre quand on ne la regarde pas est déjà un grand progrès.
Même chose pour nos propres téléphones. Un biberon donné les yeux sur un fil d’actualité est un biberon sans regard. Il ne s’agit pas de se flageller pour chaque coup d’œil, seulement de garder des moments, les repas, le bain, la promenade ou le coucher, où le téléphone reste dans une autre pièce.
Et la visio avec grand-mère ?
La question revient dans toutes les familles dispersées. L’Académie américaine de pédiatrie, dans ses recommandations de 2016, mettait à part les appels vidéo, parce qu’ils sont une vraie conversation, avec une personne qui répond. Un appel avec un grand-parent, l’adulte à côté de l’enfant, n’a pas grand-chose à voir avec un dessin animé regardé seul. Les grands-mères éloignées peuvent respirer, à condition de ne pas transformer l’appel en spectacle d’une heure.
Au quotidien, sans culpabiliser
Les règles strictes ont un mérite : elles évitent de négocier. Encore faut-il les rendre praticables.
Prévoir l’alternative avant d’en avoir besoin. Au restaurant, dans le train, chez le médecin, l’écran surgit parce qu’on n’a rien d’autre sous la main. Un petit sac toujours prêt change tout : un livre cartonné, deux crayons et un carnet, une petite voiture, une pâte à modeler, une boîte qu’on ouvre et qu’on ferme. Ce n’est pas plus compliqué, c’est juste prévu.
Ne pas craindre l’ennui. Un enfant de deux ans qui ne sait pas quoi faire finit par trouver : une cuillère, un carton, ses pieds. C’est là qu’il invente.
Accepter les exceptions sans en faire une habitude. Une gastro un dimanche, une mère seule et fiévreuse : il y aura des jours où l’écran sera la seule solution raisonnable. Choisissez alors un programme lent, regardez-le avec l’enfant si vous le pouvez, et éteignez sans drame. Une exception reste une exception tant qu’on ne la reconduit pas tous les soirs.
S’appuyer sur des repères connus. Le psychiatre Serge Tisseron a proposé à la fin des années 2000 la règle « 3-6-9-12 », qui fixe des étapes selon l’âge et commence elle aussi par pas d’écran avant trois ans. La psychologue Sabine Duflo a popularisé ses « quatre pas » : pas d’écran le matin, pas pendant les repas, pas avant de dormir, pas dans la chambre de l’enfant. Ces formules sont faciles à retenir et à transmettre à la nounou ou aux grands-parents.
Ce n’est pas un concours de vertu
La recommandation est stricte ; la vie l’est davantage. Un parent qui tend un téléphone à son enfant n’est pas un mauvais parent, c’est souvent un parent épuisé. La vraie réponse à l’écran de dépannage, ce sont des adultes moins seuls : un conjoint qui prend le relais, une amie qui garde une heure, des grands-parents qui passent le mercredi.
La petite fille de la brasserie, je l’ai revue au moment du dessert. Son père avait rangé le téléphone et lui faisait goûter la chantilly du bout de sa cuillère. Elle riait. Je ne sais pas ce que dirait la commission ; moi, j’ai trouvé que c’était une très bonne fin de repas.






