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Culture · Livres

Annie Ernaux : lire sa vie pour comprendre la nôtre

Fille de cafetiers normands devenue professeure, puis prix Nobel de littérature en 2022, Annie Ernaux écrit depuis cinquante ans sur sa propre vie. Et pourtant, c’est la nôtre qu’on y reconnaît. Pourquoi ses livres touchent autant, et par lequel commencer.

Annie Ernaux, cheveux blonds mi-longs et veste de velours bordeaux, penchée sur une table, dédicace un livre au milieu de lecteurs.
Annie Ernaux en séance de dédicaces. Photo : Lucas_Destrem, Wikimedia Commons (CC BY-SA 3.0)

Il y a, au début de La Place, une scène qui dit tout de l’œuvre à venir. La narratrice passe les épreuves pratiques du CAPES, à Lyon, devant un jury qui la félicite. Deux mois plus tard, son père meurt. Entre ces deux événements, il y a un monde : celui qu’elle a quitté en devenant professeure, et qu’elle n’a jamais cessé de regarder. Tout Annie Ernaux part de là. D’une fille qui est passée de l’autre côté, et qui écrit pour ne pas trahir ceux qu’elle a laissés.

Le 6 octobre 2022, l’Académie suédoise lui a décerné le prix Nobel de littérature, saluant le courage et l’acuité avec lesquels elle met au jour les racines et les contraintes collectives de la mémoire personnelle. Elle avait quatre-vingt-deux ans. Elle était la première Française à le recevoir.

Yvetot, un café-épicerie

Annie Duchesne naît le 1er septembre 1940 à Lillebonne, en Seine-Maritime. Elle grandit à Yvetot, où ses parents tiennent un café-épicerie. Ce sont des gens d’origine ouvrière et paysanne, qui ont réussi à s’établir à leur compte et qui veulent pour leur fille une autre vie. Elle fait des études de lettres à Rouen, devient professeure, épouse Philippe Ernaux, a deux fils. Elle enseigne, puis s’installe en 1977 à Cergy, ville nouvelle du Val-d’Oise, dont elle tiendra plus tard la chronique dans Journal du dehors (1993).

Elle publie son premier livre, Les Armoires vides, en 1974. C’est un roman, encore, avec de la colère et beaucoup de style. Puis, peu à peu, elle abandonne la fiction pour un genre qu’elle invente presque : un récit à la première personne, d’une précision presque sociologique, où le « je » n’est jamais seulement intime.

L’écriture plate

En 1983, La Place raconte la vie de son père. Pas une biographie romancée : un inventaire. Ce qu’il mangeait, comment il parlait, ses fiertés, ses hontes, ses gestes. Elle refuse toute poésie du souvenir, tout attendrissement, toute ironie. Elle le dit dans le livre : « L’écriture plate me vient naturellement. » Cette écriture plate, c’est une langue sans effet, qui décrit les choses comme on les ferait voir. Le livre reçoit le prix Renaudot en 1984. Il est devenu un classique des lycées.

Le procédé déconcerte d’abord. On cherche les métaphores, il n’y en a pas. Puis on comprend. Cette sobriété est une politique. Écrire « joliment » la vie de son père, ce serait l’écrire du point de vue de ceux qui méprisent les gens comme lui. Ernaux choisit les mots exacts, les phrases nues, et c’est leur nudité qui serre la gorge.

Écrire joliment la vie de son père, ce serait l’écrire du point de vue de ceux qui méprisent les gens comme lui.

Elle a souvent cité Pierre Bourdieu, dont la lecture l’a aidée à comprendre ce qui lui était arrivé : le passage d’une classe à une autre, la honte, la distance. Aujourd’hui, on parle de « transfuge de classe ». Ernaux a donné à ce mot une littérature.

Le corps des femmes, sans fard

L’autre grand sujet d’Annie Ernaux, c’est le corps des femmes. La Femme gelée (1981) raconte comment le mariage et la maternité éteignent une jeune femme pleine d’ambition. Passion simple (1991) décrit, sans détour, la passion physique pour un homme marié, l’attente du téléphone, l’obsession. Le livre a fait scandale ; il a aussi rendu Ernaux célèbre bien au-delà des lecteurs de littérature.

Puis il y a L’Événement (2000). En 1963, étudiante à Rouen, Annie Ernaux est enceinte. L’avortement est illégal. Elle raconte tout : la recherche d’une adresse, les médecins qui détournent les yeux, la faiseuse d’anges, l’hémorragie, l’hôpital. C’est l’un des livres les plus nécessaires qu’on puisse lire, à dix-sept ans comme à quatre-vingts. L’adaptation qu’en a tirée Audrey Diwan a reçu le Lion d’or à Venise en 2021.

Plus tard, Mémoire de fille (2016) revient sur l’été 1958, quand, monitrice de colonie de vacances, elle a vécu sa première nuit avec un homme, et la honte qui a suivi. Elle avait dix-huit ans. Elle en a mis près de soixante à pouvoir l’écrire.

Les Années, le grand livre

En 2008 paraît Les Années, le livre qui a fait d’Annie Ernaux une écrivaine de dimension mondiale. Elle y raconte six décennies, de l’après-guerre au début du XXIe siècle, mais sans dire « je ». Elle écrit « on », « nous », « elle ». Le récit avance de photographie en photographie : la petite fille sur la plage, l’adolescente, la jeune mère, la femme mûre. Autour, tout change : les objets, les chansons, les slogans, les élections, les publicités, la façon de parler aux enfants.

C’est une autobiographie impersonnelle, une contradiction qui fonctionne. On y reconnaît sa propre mère, sa propre grand-mère, ses propres années. Si vous n’avez qu’un livre d’Ernaux à lire, c’est celui-là. En 2022, elle a présenté au Festival de Cannes Les Années Super 8, un film coréalisé avec son fils David Ernaux-Briot, à partir des films de famille tournés dans les années 1970. On y voit en images ce qu’elle avait écrit en mots.

Pourquoi elle nous concerne

On reproche parfois à Annie Ernaux de ne parler que d’elle. C’est mal la lire. Elle se sert de sa vie comme d’un instrument pour comprendre celle des autres, et surtout celle des femmes. Ses livres parlent de la honte sociale, de l’avortement, du désir, du vieillissement, de la mort des parents, de la maladie d’Alzheimer, avec une précision qui interdit le mensonge.

On peut ne pas aimer son écriture. On peut la trouver froide. Mais il est difficile de la lire sans se sentir regardée, sans se dire que ce qu’elle raconte, on l’a vécu, ou que sa mère l’a vécu. Elle donne aux vies ordinaires une dignité littéraire qu’on ne leur accordait pas. Cela suffit à expliquer qu’on la lise de Cergy à Stockholm, et de dix-sept à cent dix-sept ans.

Pour prolonger, lisez aussi notre portrait d’une autre femme qui a fait de sa vie une œuvre, Agnès Varda.

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