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Société · Féminisme

Trois livres pour commencer une bibliothèque féministe

Un essai philosophique de mille pages, un roman-poème sans héroïne et un petit livre limpide écrit pour tout le monde. Trois ouvrages très différents pour poser les fondations d’une bibliothèque féministe, avec ce qu’ils disent vraiment et la manière de les lire sans se décourager.

Gros plan sur une rangée de vieux livres reliés aux dos usés, rouges, crème et vert sombre, parmi lesquels un exemplaire ancien de Little Women.
Une bibliothèque se construit livre après livre, et se relit. Photo : Clem Onojeghuo clemono2, Unsplash via Wikimedia Commons (CC0)

Il existe des centaines de livres féministes, et la liste grandit chaque année. C’est une chance, et un piège : devant une pile trop haute, on ne commence rien. Plutôt qu’un palmarès, voici trois livres qui se complètent. Le premier pose les fondations, le deuxième invente une autre manière d’écrire les femmes, le troisième met tout cela à la portée de chacune. Ensemble, ils couvrent un demi-siècle de pensée, de Paris aux États-Unis.

1. Le Deuxième Sexe, de Simone de Beauvoir (1949)

C’est un livre que l’on cite souvent sans l’avoir lu en entier. Il faut dire qu’il compte un millier de pages, en deux tomes parus chez Gallimard en 1949 : Les Faits et les Mythes, puis L’Expérience vécue.

Simone de Beauvoir y pose une question simple en apparence : qu’est-ce qu’une femme ? Sa réponse tient dans la phrase qui ouvre le second tome : « On ne naît pas femme : on le devient. » Ce que l’on appelle la nature féminine, la douceur, la passivité, le goût du foyer, n’est pas inscrit dans le corps. C’est le produit d’une éducation, d’une histoire, d’une société qui a fait de l’homme la norme et de la femme « l’Autre », celle qui se définit par rapport à lui.

Pour le démontrer, Beauvoir convoque tout : la biologie, la psychanalyse, l’histoire, les mythes, la littérature, puis, dans le second tome, les étapes d’une vie de femme, de l’enfance à la vieillesse, en passant par le mariage, la maternité et le travail. Le livre fait scandale. Il est mis à l’Index par le Vatican en 1956. Il sera traduit dans le monde entier.

« On ne naît pas femme : on le devient. »

Comment le lire. Ne commencez pas forcément par le début. Le second tome, plus concret, se lit plus facilement que les chapitres sur la biologie, qui ont vieilli. Les deux volumes existent en poche, dans la collection Folio essais.

2. Les Guérillères, de Monique Wittig (1969)

Avec Les Guérillères, publié aux Éditions de Minuit en 1969, on change de continent littéraire. Ce n’est pas un essai, mais un récit poétique sans personnage principal, où le pronom « elles » tient lieu d’héroïne collective. Des femmes y vivent entre elles, se racontent leurs propres mythes, puis mènent une guerre pour en finir avec l’ordre ancien. Des listes de prénoms féminins, imprimés en capitales, traversent le livre comme des inscriptions sur un monument.

Monique Wittig avait reçu le prix Médicis en 1964 pour son premier roman, L’Opoponax. Elle fait partie des femmes qui, le 26 août 1970, déposent sous l’Arc de triomphe une gerbe « à la femme du soldat inconnu », un geste souvent retenu comme l’acte de naissance médiatique du Mouvement de libération des femmes. Elle prolongera plus tard sa réflexion dans des essais théoriques, réunis en français sous le titre La Pensée straight.

Les Guérillères déroute à la première lecture. C’est voulu. Wittig estimait que le langage lui-même était à reconstruire, puisque le masculin y passe pour l’universel. Son livre essaie d’écrire autrement, et c’est ce qui le rend précieux : il montre qu’une révolution passe aussi par les mots.

Comment le lire. Lentement, par fragments, à voix haute si possible. Ne cherchez pas une intrigue : laissez-vous porter par le rythme, comme pour un long poème.

3. Tout le monde peut être féministe, de bell hooks (2000)

bell hooks, de son vrai nom Gloria Jean Watkins, a choisi d’écrire son pseudonyme en minuscules pour que l’attention se porte sur ses idées plutôt que sur sa personne. Née dans le Kentucky en 1952, disparue en décembre 2021, elle a consacré son œuvre à montrer que l’on ne peut pas séparer le sexisme du racisme et des inégalités de classe. Son premier livre, Ain’t I a Woman ? (1981), traduit en français sous le titre Ne suis-je pas une femme ?, reprochait déjà au féminisme américain de n’avoir longtemps parlé que des femmes blanches et aisées.

Feminism Is for Everybody, paru en 2000, traduit en français sous le titre Tout le monde peut être féministe (éditions Divergences, 2020), est son livre le plus accessible, et c’était son intention. Elle y définit le féminisme comme un mouvement pour mettre fin au sexisme, à l’exploitation sexiste et à l’oppression, une définition qui vise un système et non les hommes. Elle y aborde le travail, la beauté, la sexualité, l’éducation, la violence, la maternité, en chapitres courts et clairs.

C’est le livre à offrir à une adolescente, à un frère sceptique, à une grand-mère curieuse. Il ne suppose aucune lecture préalable.

Comment le lire. D’une traite, ou un chapitre par soir. C’est aussi le meilleur point de départ si les deux autres vous intimident : commencez par lui, puis remontez vers Beauvoir.

Pourquoi ces trois-là

Ces livres ne disent pas la même chose, et c’est leur intérêt. Beauvoir analyse, Wittig invente, hooks explique et élargit. Lire les trois, c’est comprendre que le féminisme n’a jamais été une doctrine unique, mais une conversation, parfois une dispute, entre des femmes qui ne pensaient pas pareil. Cette conversation avait commencé bien avant elles, sous la Révolution, avec Olympe de Gouges, puis au XIXe siècle, quand la loi faisait des femmes des mineures à vie.

Une dernière chose. Ces livres se trouvent en bibliothèque municipale, souvent en plusieurs exemplaires, et d’occasion pour quelques euros. Une bibliothèque féministe n’a pas besoin d’être neuve. Elle a seulement besoin d’être lue, prêtée, annotée, et transmise.

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