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Culture · Musique

De Barbara à Françoise Hardy, la chanson française au féminin

Elles ont écrit leurs propres textes quand on attendait d’elles qu’elles chantent ceux des hommes, parlé de désir, de deuil, d’avortement ou de harcèlement. Douze chanteuses françaises et francophones, une chanson chacune, de 1950 à aujourd’hui : une histoire de la chanson au féminin, à écouter dans l’ordre.

Photographie en noir et blanc de Françoise Hardy en décembre 1969 à Amsterdam : longs cheveux et frange, manteau de fourrure, regard grave, au bord d’un canal.
Françoise Hardy à Amsterdam, en décembre 1969. Photo : Joost Evers / Anefo, Wikimedia Commons (CC0)

Pendant longtemps, en France, la chanteuse était une interprète. Les hommes écrivaient, composaient, produisaient ; elle prêtait sa voix, son visage, sa robe. La liste qui suit raconte comment cela a changé. Une chanson par artiste, choisie non parce qu’elle est la plus connue, mais parce qu’elle dit quelque chose de ce que ces femmes ont conquis. Ordre chronologique. Mettez un casque.

1. Édith Piaf, L’Hymne à l’amour (1950)

On commence par une exception : dès les années 1940, Piaf écrit une partie de ses textes. L’Hymne à l’amour, c’est elle pour les paroles, et Marguerite Monnot pour la musique, deux femmes, à une époque où c’était rare. La chanson est liée à Marcel Cerdan, le boxeur qu’elle aimait, mort dans un accident d’avion en octobre 1949. Elle l’enregistre en 1950. C’est une prière laïque, démesurée, sans aucune pudeur, où Piaf se jette dans l’amour comme on se jette à l’eau.

2. Françoise Hardy, Tous les garçons et les filles (1962)

Une jeune fille de dix-huit ans, une guitare apprise seule, une chanson qu’elle a écrite elle-même sur la solitude d’une adolescente qui voit les autres aller par deux. En octobre 1962, la télévision la diffuse le soir des résultats d’un référendum, et la France entière l’entend. L’étiquette yé-yé ne lui a jamais vraiment convenu : Françoise Hardy, morte en 2024, était une autrice exigeante et mélancolique, qui a écrit une grande partie de ses chansons. Celle-ci reste la première, et elle n’a pas pris une ride.

3. Barbara, Nantes (1964)

En 1959, Barbara est appelée au chevet de son père, à Nantes. Elle arrive trop tard. Elle en fait une chanson, l’une de ses plus belles, qu’elle enregistre sur l’album Barbara chante Barbara. Pendant des années, on l’écoute comme le chagrin d’une fille qui n’a pas pu dire adieu. Puis, en 1998, paraissent ses mémoires inachevés, Il était un piano noir, où elle révèle ce que ce père lui a fait subir enfant. La chanson change de sens sans changer d’une note. C’est ce que peut la chanson : dire et taire à la fois.

4. Juliette Gréco, Déshabillez-moi (1967)

Muse de Saint-Germain-des-Prés, amie de Sartre et de Boris Vian, Gréco n’écrivait pas ses chansons, mais elle les choisissait avec une sûreté de goût redoutable. Déshabillez-moi, écrite par Robert Nyel et composée par Gaby Verlor, est un monument d’ironie : Gréco, qui a alors quarante ans, y dicte à son amant le rythme exact de son désir. Tout passe par la voix, les silences, les mains. Elle l’a chantée pendant des décennies, sans jamais la rendre vulgaire.

5. Brigitte Fontaine, Comme à la radio (1969)

Une voix qui parle plus qu’elle ne chante, un musicien, Areski Belkacem, et le free jazz de l’Art Ensemble of Chicago. Comme à la radio, paru sur le petit label Saravah, ne ressemble à rien de ce qui passait alors à la radio, justement. Brigitte Fontaine a ouvert une porte que personne n’avait remarquée : celle d’une chanson française libre, bizarre, intellectuelle et drôle. Beaucoup d’artistes d’aujourd’hui lui doivent plus qu’ils ne le savent.

Pendant longtemps, la chanteuse prêtait sa voix, son visage, sa robe. Les hommes écrivaient le reste.

6. Véronique Sanson, Amoureuse (1972)

Elle a vingt-deux ans, elle compose au piano, écrit ses textes, et Michel Berger produit son premier album. Amoureuse est une chanson sur le désir qui envahit tout, écrite par une femme qui ne s’excuse pas de le ressentir. L’harmonie est sophistiquée, la voix monte très haut, ose les cassures. La chanson a même traversé la Manche : l’Anglaise Kiki Dee en a fait un succès en anglais. Sanson a montré qu’une Française pouvait être autrice-compositrice au piano comme Carole King l’était en Amérique.

7. Anne Sylvestre, Une sorcière comme les autres (1975)

On l’a longtemps réduite à ses Fabulettes pour enfants. C’est injuste. Anne Sylvestre a écrit, dès les années 1960, certaines des chansons les plus fortes sur la condition des femmes. Dans Une sorcière comme les autres, une femme demande simplement qu’on la regarde telle qu’elle est, ni mère, ni fée, ni sainte. Quelques années plus tôt, elle avait osé une chanson sur l’avortement, Non, tu n’as pas de nom. Elle est morte en 2020, et une nouvelle génération d’interprètes reprend aujourd’hui ses chansons.

8. Les Rita Mitsouko, Marcia Baila (1984)

Catherine Ringer chante, danse, crie, et Fred Chichin compose avec elle une pop électrique que la France n’avait jamais entendue. Marcia Baila est un hommage à Marcia Moretto, danseuse et chorégraphe argentine morte d’un cancer. Le paradoxe est total : une chanson de deuil sur laquelle tout le monde danse. Catherine Ringer, avec sa voix capable de tout, a inventé une manière d’être une femme sur scène, hors des clichés de la chanteuse sage comme de la bombe sexuelle.

9. Camille, Ta douleur (2005)

Sur l’album Le Fil, une seule note, tenue d’un bout à l’autre du disque, relie toutes les chansons. Camille joue avec sa voix, son souffle, son corps, sa bouche, comme d’un instrument complet. Ta douleur est une chanson à la fois joueuse et grave, où la voix tourne autour du chagrin comme pour l’apprivoiser. On peut l’écouter dix fois sans en faire le tour. Camille a rappelé que la voix d’une femme pouvait être un laboratoire.

10. Christine and the Queens, Christine (2014)

Sur l’album Chaleur humaine, la chanson Christine, dont la version anglaise, Tilted, a fait le tour du monde, propose un personnage de scène qui brouille les codes du masculin et du féminin : costume trop grand, chorégraphies anguleuses, textes mélangeant le français et l’anglais. L’artiste, qui se présente aujourd’hui sous le nom de Chris, a ouvert un espace pour celles et ceux qui ne se reconnaissent pas dans les rôles attribués. Le disque a connu un immense succès, en France comme à l’étranger.

11. Aya Nakamura, Djadja (2018)

Née à Bamako, élevée à Aulnay-sous-Bois, Aya Nakamura écrit avec un vocabulaire à elle, mêlant argot, mots inventés et emprunts. Djadja répond à un homme qui se vante de ce qui ne s’est jamais passé : la chanson est une gifle joyeuse aux menteurs. Le succès est mondial. Le 26 juillet 2024, lors de la cérémonie d’ouverture des Jeux olympiques de Paris, elle chante devant l’Institut de France, accompagnée par la Garde républicaine. Une image qui, à elle seule, raconte l’histoire de la chanson française.

12. Angèle, Balance ton quoi (2019)

La chanteuse belge Angèle prend le ton d’une comptine pour parler de harcèlement et de sexisme ordinaire, avec un humour qui désarme. Le clip montre des hommes en stage de « réhabilitation » antisexiste. La chanson est devenue un hymne pour une génération qui a grandi avec les débats ouverts en 2017, et prouve qu’on peut être grave sans perdre le sourire.

Ce que cette liste raconte

Mises bout à bout, ces douze chansons racontent une prise de pouvoir. Interprètes d’abord, puis autrices, compositrices, productrices, directrices de leur image. Piaf écrivait déjà, mais on retenait surtout sa voix. Hardy, Sanson et Barbara ont imposé la femme autrice. Catherine Ringer, Camille et Chris ont fait du corps et de la voix un terrain d’invention. Aya Nakamura et Angèle écrivent sans demander la permission, dans une langue qui est la leur.

Si cette promenade vous a donné envie d’aller plus loin, lisez aussi notre portrait de Jane Birkin, dont les chansons, écrites par Serge Gainsbourg, comptent parmi les plus belles du répertoire.

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