Retraite silencieuse dans une abbaye, mode d’emploi
Quelques jours dans une hôtellerie monastique, c’est une chambre simple, des cloches, des repas en silence et un temps qui s’étire. Comment choisir son abbaye, réserver, vivre au rythme des offices, et ce que l’on y trouve même quand on ne croit pas.

La cloche sonne à une heure où vous n’avez pas l’habitude d’être réveillée. Dans le couloir de l’hôtellerie, une porte s’ouvre, des pas glissent sur le carrelage, puis plus rien. Dehors il fait encore nuit. Vous pouvez vous rendormir, personne ne viendra frapper. Ou bien vous enfiler un pull, traverser la cour froide et vous glisser au fond de l’église, où une trentaine de voix d’hommes, ou de femmes, psalmodient à mi-voix sous une seule lampe. C’est l’office des vigiles. Il a lieu chaque nuit, depuis des siècles, que vous soyez là ou non.
Une retraite dans une abbaye ne demande ni de croire ni de savoir prier. Elle demande d’accepter un rythme qui n’est pas le vôtre, et de vous taire plus longtemps que d’habitude. C’est parfois exactement ce qui manquait.
Ce qu’est une hôtellerie monastique
La Règle de saint Benoît, écrite au VIe siècle et suivie aujourd’hui encore par les bénédictins et les cisterciens, consacre un chapitre entier, le cinquante-troisième, à l’accueil des hôtes : ils doivent être reçus comme le Christ lui-même. De là vient l’hôtellerie, ce bâtiment ou cette aile du monastère où l’on loge ceux qui frappent à la porte. Un moine ou une moniale en a la charge, le père hôtelier ou la sœur hôtelière, et c’est à lui ou à elle que vous aurez affaire.
Ce n’est pas un hôtel. Les chambres sont simples, souvent un lit, une table, un crucifix, un lavabo et une fenêtre sur le jardin. Les repas se prennent selon les maisons au réfectoire des moines, en silence, pendant qu’un frère lit à voix haute, ou dans une salle à part réservée aux hôtes. On fait parfois son lit en partant, on débarrasse sa place. Personne ne vous demande si vous êtes baptisée, ni ce que vous venez chercher.
Une précision utile pour les lectrices : certains monastères d’hommes accueillent les femmes dans leur hôtellerie, d’autres seulement dans une maison voisine, et les monastères de moniales reçoivent souvent en priorité les femmes. Posez la question en réservant.
Choisir son abbaye, et comment réserver
La France compte un grand nombre de monastères qui reçoivent des retraitants. Quelques-uns, parmi les plus connus, donnent une idée de la diversité. À Solesmes, dans la Sarthe, les deux abbayes bénédictines, Saint-Pierre pour les moines et Sainte-Cécile pour les moniales, sont attachées depuis le XIXe siècle à la restauration du chant grégorien ; on vient de loin pour l’entendre. Sur l’île Saint-Honorat, au large de Cannes, l’abbaye de Lérins abrite des moines cisterciens sur une terre de monastères depuis le Ve siècle ; on y arrive en bateau, entre les vignes et les pins. Près de Poitiers, l’abbaye de Ligugé se réclame de la fondation de saint Martin, au IVe siècle, et passe pour l’un des plus anciens monastères d’Occident. Dans le Tarn, au pied de la Montagne noire, les abbayes d’En-Calcat et de Sainte-Scholastique se font face, l’une de moines, l’autre de moniales.
D’autres traditions accueillent aussi. Taizé, en Saône-et-Loire, communauté œcuménique fondée par frère Roger en 1940, reçoit chaque semaine des jeunes venus du monde entier, mais aussi des adultes et des familles. En Dordogne, le Village des Pruniers, fondé en 1982 par le moine bouddhiste Thich Nhat Hanh, propose des retraites de méditation.
Pour réserver, passez par le site, le téléphone ou une lettre, selon les maisons, et prévoyez plusieurs semaines d’avance, bien davantage pour Noël, Pâques et l’été. Un séjour dure le plus souvent de deux nuits à une semaine. On arrive l’après-midi, de préférence avant les vêpres, et l’on prévient si l’on a du retard.
Le premier soir, le silence fait un bruit énorme.
Participation libre, ce que cela veut dire
Beaucoup d’hôtelleries ne fixent pas de prix. Elles parlent de participation libre, ou indiquent une somme conseillée par jour en pension complète, en général quelques dizaines d’euros. Le principe est simple : celles qui peuvent donner davantage aident à loger celles qui ne le peuvent pas. Donnez selon vos moyens réels, sans rougir si c’est peu. Une enveloppe laissée à l’hôtelier le dernier jour, ou un chèque à l’ordre de l’abbaye, suffit. Renseignez-vous sur les modalités au moment de réserver ; chaque maison a les siennes.
Une journée rythmée par les offices
Les horaires changent d’un monastère à l’autre, mais la trame est la même chez les bénédictins. Les vigiles avant l’aube, les laudes au lever du jour, la messe en matinée, de courts offices à midi et en début d’après-midi, les vêpres à la tombée du jour, et enfin les complies, le soir, après lesquelles commence le grand silence, qui dure jusqu’au lendemain matin. Dans certaines abbayes, on chante en latin et en grégorien ; dans d’autres, en français. Les horaires sont affichés à l’hôtellerie.
Rien ne vous oblige à assister aux offices. Choisissez ceux qui vous conviennent. S’il ne fallait en garder que deux, prenez les vêpres et les complies, les plus faciles à suivre, et les plus beaux quand la nuit tombe. Entre deux offices, le temps est à vous : la bibliothèque, le parc, une marche dans les environs. La devise qu’on prête aux bénédictins, ora et labora, prie et travaille, laisse dans l’après-midi une place qu’on apprend vite à aimer.
Apprivoiser le silence
Le premier soir, le silence fait un bruit énorme. On entend son propre souffle, les canalisations, une porte au loin. On a envie de regarder son téléphone toutes les dix minutes. Éteignez-le, rangez-le au fond du sac, prenez un réveil de voyage. Le deuxième jour est souvent le plus difficile : l’ennui arrive, avec une fatigue que l’on ne soupçonnait pas. Dormez. Il est courant de passer les premiers jours surtout à dormir, et c’est déjà beaucoup.
Si vous en ressentez le besoin, demandez un entretien. Dans bien des communautés, on peut demander à parler avec un moine ou une moniale, une demi-heure, pour se poser une question ou simplement être écoutée. On n’y vient pas pour être convertie, et personne ne cherchera à le faire.
Ce qu’on y trouve, même sans croire
On y trouve d’abord un rythme. Après trois jours, le corps a compris : il se réveille avant la cloche, il a faim à l’heure du repas, il s’endort après les complies. On y trouve aussi le plaisir rare d’un lieu où personne ne vend rien, où la beauté des voûtes et des voix est offerte sans contrepartie. Les non-croyantes y respectent simplement les usages : une tenue discrète, se lever quand la communauté se lève, garder le silence dans l’église et les couloirs.
Et l’on rentre avec une petite chose qu’on n’attendait pas, qui ressemble à de l’attention. Celles qui aiment marcher prolongent souvent l’expérience sur les chemins de Compostelle, qui passent par plusieurs abbayes. Celles qui n’ont jamais voyagé seules trouveront aussi quelques conseils dans notre guide pour partir seule.






