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Voyages · Voyager seule

Voyager seule, le guide de celles qui osent partir

Partir sans personne, c’est choisir chaque matin où aller et à quelle heure se lever. Il y faut un peu de méthode et beaucoup moins de courage qu’on ne le croit. Destinations, sécurité, repas en tête-à-tête avec soi-même : ce qu’il faut savoir avant le premier départ, à tout âge.

Vue de dos, une femme aux longs cheveux défaits par le vent photographie le soleil couchant au-dessus de la mer, depuis un rivage rocheux.
Choisir seule l’heure et l’endroit : le premier luxe du voyage en solitaire. Photo : rawpixel.com rawpixel, Unsplash via Wikimedia Commons (CC0)

« Vous attendez quelqu’un ? » Le serveur a deux couverts dans la main et l’air sincèrement désolé pour vous. Vous répondez non, il retire l’assiette de trop, et pendant une minute vous avez l’impression que toute la salle vous regarde. Personne ne vous regarde. Au deuxième verre, vous avez oublié la scène ; au troisième dîner, vous la trouvez drôle. Voyager seule commence souvent là, dans ce petit vertige devant une table pour une personne.

Il n’existe pas d’âge pour s’y mettre. On part seule à dix-neuf ans parce que les amies n’ont pas les mêmes dates, à quarante-cinq parce que les enfants sont grands, à soixante-dix parce qu’on est veuve et qu’on refuse d’attendre qu’un autre veuille bien. Les raisons diffèrent ; la méthode, elle, se ressemble beaucoup.

Choisir une première destination qui pardonne les erreurs

Pour un premier voyage, cherchez une ville qui se parcourt à pied, où les transports en commun sont simples, où l’on comprend au moins les panneaux. Une ville moyenne vaut mieux qu’une mégapole, un pays dont vous parlez un peu la langue mieux qu’un pays où vous ne pourrez rien demander. Lisbonne, Porto, Édimbourg, Vienne, Copenhague répondent bien à ces critères ; Montréal et Québec ont l’avantage du français. Nous avons raconté Lisbonne en novembre, quand la ville est calme et douce : c’est un bon baptême.

Rien n’oblige non plus à prendre l’avion. Un week-end seule à Nantes, à Strasbourg ou à Bordeaux, dans une ville où vous ne connaissez personne, apprend presque tout : se repérer, se nourrir, occuper une soirée. Le train a ses vertus pour celles qui débutent. On y arrive en plein centre, on peut lire, et les gares sont plus faciles à déchiffrer que les aéroports.

Les pèlerinages et les retraites sont une autre porte d’entrée, plus douce encore, car on y est seule sans être isolée. Les chemins de Compostelle sont pleins de femmes qui marchent sans compagnon ; nous y consacrons un article à part. Une retraite dans une hôtellerie monastique offre le même apprentissage, en silence.

La sécurité, sans la paranoïa

La prudence d’une voyageuse seule tient en quelques habitudes, qu’on prend une fois pour toutes.

Avant de partir, lisez la fiche du pays dans la rubrique « Conseils aux voyageurs » du site France Diplomatie, et inscrivez-vous sur Ariane, le service gratuit du ministère qui permet d’être prévenue et jointe en cas de crise. Envoyez-vous par courriel une copie de votre passeport, de votre assurance et de vos réservations. Donnez votre itinéraire à une personne de confiance, avec le nom des hôtels.

Pour la première nuit, réservez toujours, et arrangez-vous pour arriver de jour : chercher son adresse à minuit dans une ville inconnue, valise à la main, est la situation la plus inconfortable qui soit. Préférez un hôtel avec réception ouverte la nuit. Dans l’Union européenne, le 112 joint les secours partout ; ailleurs, notez les numéros locaux avant le départ. Certains trains de nuit proposent des compartiments réservés aux femmes, qu’il faut demander à la réservation.

Pour le reste, faites comme chez vous. Vous ne suivriez pas un inconnu trop insistant à Paris ; ne le suivez pas à Séville. Vous savez reconnaître un malaise : écoutez-le, changez de trottoir, entrez dans une boutique, prenez un taxi. Partir d’un endroit qui ne vous plaît pas n’exige aucune justification. Dans les lieux de culte, enfin, couvrir ses épaules et parfois ses cheveux relève de la politesse plus que du danger ; un grand foulard dans le sac règle la question.

Personne ne vous regarde. Au troisième dîner, vous trouvez la scène drôle.

Manger seule au restaurant, le vrai baptême

C’est souvent ce qui fait renoncer, bien plus que la peur. Commencez par le déjeuner : les salles sont pleines de gens qui mangent seuls, entre deux rendez-vous, et le menu du jour coûte moins cher. Le soir, demandez à vous asseoir au comptoir. En Espagne, on mange les tapas debout au bar en parlant avec le patron ; au Japon, beaucoup de restaurants sont construits autour d’un comptoir où l’on s’attable seul sans que personne s’en étonne. Au comptoir, on voit la cuisine, on bavarde si l’on veut, et l’on n’a jamais l’air d’attendre.

Emportez un livre, ou mieux, un carnet. La femme qui écrit à sa table devient celle qui observe, et c’est un très bon rôle. Demandez conseil au serveur, goûtez le plat qu’il recommande, prenez le temps du dessert. Au bout de quelques jours, vous découvrirez le luxe particulier de choisir un restaurant sans négocier avec personne.

À vingt ans, à cinquante, à quatre-vingts

À vingt ans, l’argent compte plus que tout. Les auberges de jeunesse proposent presque toutes des dortoirs réservés aux femmes, et le passe Interrail permet de traverser l’Europe en train. L’Union européenne offre même, sur candidature, des passes de train gratuits à des jeunes de dix-huit ans, dans le cadre du programme DiscoverEU : renseignez-vous l’année de vos dix-huit ans.

À cinquante ou soixante ans, la question devient plutôt celle du « supplément single », cette majoration que facturent hôtels et voyagistes à qui occupe seule une chambre double. Comparez les offres, voyagez hors saison, et regardez du côté des voyages en petits groupes, qui permettent d’être seule sans l’être tout le temps.

À soixante-quinze ou quatre-vingts ans, rien n’interdit de partir, mais tout se prépare un peu mieux. Voyagez léger, une valise que vous pouvez soulever vous-même. Lisez attentivement votre contrat d’assurance : certains contrats fixent des limites d’âge ou excluent des maladies déjà connues. Parlez de votre voyage à votre médecin, gardez vos médicaments et leur ordonnance dans le bagage à main, et choisissez des itinéraires avec peu de correspondances. Le train de jour, encore lui, convient merveilleusement à cet âge-là.

Celles qui sont parties avant nous

Alexandra David-Néel avait cinquante-cinq ans quand elle entra à Lhassa, en 1924, déguisée en mendiante tibétaine, accompagnée du jeune lama Yongden, qu’elle adopterait plus tard. La ville était alors interdite aux étrangers. Elle a vécu jusqu’à cent ans passés à Digne, dans la maison qu’elle avait baptisée Samten Dzong, et l’on raconte qu’elle fit renouveler son passeport à cent ans. On n’est pas tenue de la prendre pour modèle. On peut en garder l’idée que le départ n’a pas d’âge limite.

Ce que l’on rapporte d’un voyage seule tient rarement dans les photos. C’est plutôt une forme de confiance, acquise sans y penser, à force de petites décisions prises sans demander l’avis de personne. On rentre avec la certitude tranquille qu’on saura se débrouiller la prochaine fois. Et la prochaine fois arrive vite.

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