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Société · Féminisme

Charge mentale : quarante ans après, qui porte encore la maison ?

En 1984, une sociologue mettait un nom sur la liste invisible que les femmes tiennent dans leur tête. Plus de quarante ans plus tard, la charge mentale est entrée dans le langage courant, mais pas encore dans le partage des tâches. Ce que disent les enquêtes, et ce qui fait vraiment bouger les choses.

Une rangée de serviettes et de draps, blancs, crème ou bleu ciel, sèche au soleil sur un fil, retenue par des pinces de couleur devant un vieux mur de pierre.
Le linge sèche. Quelqu’un a pensé à le laver, à l’étendre, et pensera à le rentrer. Photo : Michal Klajban, Wikimedia Commons (CC BY-SA 4.0)

Mardi, 18 h 40. Le rendez-vous chez l’orthodontiste est jeudi, le coupon de la sortie scolaire doit être rendu vendredi, il n’y a plus de lessive, et la belle-mère fête ses soixante-dix ans dans trois semaines : il faudra un cadeau. Personne n’a rien demandé à personne. Pourtant, quelqu’un dans la maison tient cette liste à jour sans l’avoir écrite nulle part. Dans la plupart des couples hétérosexuels, ce quelqu’un est une femme.

Ce travail-là a un nom depuis plus de quarante ans. Il a longtemps dormi dans les revues savantes, puis il en est sorti d’un coup, porté par une bande dessinée. Reste à savoir ce que le mot a changé dans les cuisines.

Un concept né dans une revue de sociologie, en 1984

En 1984, la sociologue Monique Haicault publie dans la revue Sociologie du travail un article au titre d’une sobriété trompeuse : « La gestion ordinaire de la vie en deux ». Elle s’intéresse aux femmes qui travaillent à l’extérieur tout en faisant tourner un foyer, et elle décrit ce qu’aucune fiche de poste ne mentionne : l’effort permanent de coordination entre deux mondes, le bureau ou l’atelier d’un côté, la maison de l’autre. Anticiper, ajuster sans cesse. Elle appelle cela la charge mentale.

L’intuition est simple et elle est dure. Le travail domestique ne se mesure pas seulement en heures passées à repasser ou à éplucher. Il continue quand les mains sont occupées ailleurs, en réunion ou au milieu de la nuit. Il ne s’arrête jamais vraiment, puisqu’il consiste précisément à ne rien oublier.

Outre-Atlantique, l’Américaine Arlie Hochschild publie en 1989 The Second Shift, consacré à la « deuxième journée » des mères salariées. Deux ans plus tôt, l’anthropologue Micaela di Leonardo avait décrit dans la revue Signs un autre pan de cette charge, qu’elle appelait le kin work : entretenir les liens familiaux, envoyer les cartes, se souvenir des anniversaires, organiser les fêtes. Un travail qui ne se voit que lorsqu’il n’est pas fait.

2017, « Fallait demander » : la bande dessinée qui a tout déclenché

Pendant trente ans, le mot reste confiné aux bibliothèques universitaires. Au printemps 2017, la dessinatrice Emma publie sur son blog une bande dessinée intitulée « Fallait demander ». On y voit une femme qui reçoit des invités, surveille une casserole, nourrit les enfants, pendant que son compagnon, plein de bonne volonté, attend qu’on lui dise quoi faire. La casserole déborde. « Fallait demander », dit-il.

Tout l’intérêt de la planche est là : demander, c’est déjà assumer la charge. Celle qui demande reste la cheffe de projet, celle qui sait ce qui manque, qui délègue, puis qui vérifie. La bande dessinée est massivement partagée, reprise ensuite en album, et le mot de Monique Haicault entre en quelques semaines dans les conversations de bureau et les dîners de famille. La même année, la journaliste Titiou Lecoq publie Libérées ! Le combat féministe se gagne devant le panier de linge sale, qui fait du sujet une question politique à part entière.

Demander, c’est déjà porter : il faut savoir quoi demander, à qui, et pour quand.

Ce que mesurent les enquêtes Emploi du temps de l’INSEE

Pour objectiver le partage des tâches, la statistique publique dispose d’un outil précieux : les enquêtes Emploi du temps de l’INSEE. Des milliers de personnes y remplissent un carnet où elles notent, par tranches de dix minutes, ce qu’elles font de leur journée. Les chiffres de référence, les plus cités, proviennent de l’enquête de 2010.

Ses conclusions sont nettes. Selon l’INSEE, les femmes y assuraient 64 % des tâches domestiques et 71 % des tâches parentales. L’écart s’était réduit depuis le milieu des années 1980, mais surtout parce que les femmes consacraient moins de temps au ménage et à la cuisine, et beaucoup moins parce que les hommes en faisaient davantage. Les appareils ménagers et les plats préparés y sont sans doute pour plus que la conversion des maris.

Ces chiffres ont une limite, et elle est de taille : ils comptent le temps passé à faire, pas le temps passé à penser. La charge mentale échappe largement aux carnets. On peut noter « courses, 45 minutes », pas « vérifier mentalement, en réunion, s’il reste du lait ». Si l’on ajoute cette part invisible, le déséquilibre mesuré est vraisemblablement un plancher, pas un plafond.

Pourquoi la charge mentale résiste au partage des tâches

Le paradoxe est connu. Les jeunes couples se déclarent volontiers égalitaires, et beaucoup le sont réellement, jusqu’à un moment précis : l’arrivée du premier enfant. Les travaux de démographes et d’économistes convergent sur ce point. C’est là que les trajectoires se séparent, que la mère réduit son temps de travail plus souvent que le père, et que s’installent des habitudes qui ne se défont plus. Celle qui a pris le congé le plus long connaît le calendrier des vaccins ; le pli est pris. Nous y revenons dans notre enquête sur l’écart de salaire entre les femmes et les hommes.

Il y a aussi une question de normes. Une maison mal tenue, un enfant sans bonnet, un anniversaire oublié restent socialement imputés à la femme du foyer. Le regard des autres ne pèse pas de la même façon sur les deux membres du couple, et chacun le sait sans avoir besoin de le dire.

Enfin, la charge mentale se reproduit par délégation. Tant que l’un des deux distribue les tâches et que l’autre les exécute, l’égalité apparente du « on fait moitié-moitié » masque une asymétrie complète : l’un pense, l’autre aide. Le vocabulaire le trahit d’ailleurs. Celui qui « aide à la maison » parle comme un invité.

Elle ne s’arrête pas quand les enfants partent. Elle se déplace vers les parents vieillissants, les rendez-vous médicaux d’une mère, les papiers d’un père veuf, et revient là encore plus souvent aux filles qu’aux fils. Elle prend aussi des formes particulières chez les mères seules, qui la portent sans personne à qui déléguer quoi que ce soit, et elle n’épargne pas les couples de femmes, même si la répartition y est souvent plus discutée.

Partager la charge mentale : ce qui fonctionne vraiment

Quelques pistes ont fait leurs preuves, à condition d’être prises au sérieux.

Dresser l’inventaire à deux. Un soir, sur une feuille, tout ce qui fait tourner la maison : pas seulement « faire les courses », mais « savoir ce qui manque », « choisir les menus », « penser aux chaussures d’hiver ». La liste surprend presque toujours celui qui la découvre.

Confier des domaines entiers, pas des tâches. C’est la proposition de l’Américaine Eve Rodsky dans Fair Play (2019) : chaque responsabilité comprend la conception, la planification et l’exécution. Celui qui prend en charge le linge ne se contente pas de lancer la machine quand on le lui dit ; il s’aperçoit qu’il n’y a plus de lessive et en rachète. Les vaccins, les cadeaux d’anniversaire, la relation avec l’école peuvent ainsi changer de titulaire, complètement.

Accepter que ce soit fait autrement. Transférer un domaine, c’est renoncer à le contrôler. La serviette pliée en trois au lieu de deux n’est pas une faute. Le contrôle permanent, souvent vécu comme une exigence de qualité, est aussi une manière de garder la charge.

Profiter des moments où tout se fixe. La naissance d’un enfant en est un. Depuis juillet 2021, le congé de paternité et d’accueil de l’enfant atteint vingt-huit jours, dont sept obligatoires, en comptant les trois jours du congé de naissance. Un père qui passe ces semaines seul avec le nourrisson, et pas seulement en renfort, apprend ce que personne ne lui aurait expliqué.

Se reposer la question régulièrement. Les équilibres bougent : un nouveau poste, un déménagement, un parent malade. Une conversation tous les six mois coûte moins qu’une rancune qui s’installe. Et pour celles qui ont du mal à refuser de tout prendre, nos conseils pour savoir dire non sans se justifier valent aussi à la maison.

Ce que le mot a changé, et ce qu’il n’a pas changé

Nommer, c’est déjà beaucoup. Avant 2017, des millions de femmes éprouvaient une fatigue diffuse sans pouvoir la désigner ; elles disaient « je suis débordée », et on leur répondait qu’elles s’organisaient mal. Le mot leur a donné un argument. Il a aussi permis à des hommes de comprendre ce qu’on leur reprochait, ce qui est la condition minimale pour changer.

Mais un mot n’a jamais vidé un panier de linge. La charge mentale pèse sur la carrière, sur la santé, sur le sommeil des femmes, qui se réveillent pour y penser. Elle ne se réglera ni par une application de liste partagée ni par la bonne volonté d’un soir. Elle se règle quand celui qui n’y pensait pas se met à y penser seul, sans qu’on le lui demande. Monique Haicault l’avait écrit en 1984. Il serait temps de lui donner raison dans les faits.

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