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Société · Diversités

Colorisme : la hiérarchie silencieuse des peaux

Il se glisse dans un compliment fait à un nouveau-né, une remarque sur le soleil, une affiche de cinéma. Le colorisme, cette préférence pour les peaux claires, traverse les continents et les familles. D’où il vient, ce qu’il fait aux vies, et pourquoi les crèmes qui promettent d’éclaircir la peau sont un danger pour la santé.

Une dizaine de mains et d’avant-bras aux carnations variées, du plus clair au plus foncé, réunis en cercle, poignets ornés de bracelets de perles colorées.
Toutes les nuances d’une même humanité, et une hiérarchie que personne n’a choisie. Photo : Farajacancersupport, Wikimedia Commons (CC BY-SA 4.0)

Il y a des phrases que l’on entend dans tant de langues qu’elles finissent par sembler naturelles. Au-dessus d’un berceau : « Qu’il est clair, ce bébé. » À une adolescente qui part à la plage : « Ne reste pas trop au soleil, tu vas noircir. » Dans une conversation sur un futur mariage : « Elle est jolie, et en plus elle a la peau claire. » Personne n’y voit de mal. C’est pourtant là, dans ces petites phrases, que se transmet l’une des hiérarchies les plus anciennes et les moins discutées qui soient.

Elle a un nom : le colorisme.

Le colorisme, un mot posé par Alice Walker en 1983

C’est la romancière américaine Alice Walker, l’autrice de La Couleur pourpre, qui l’a mis en circulation. Dans un essai repris en 1983 dans son recueil In Search of Our Mothers’ Gardens, elle définit le colorisme comme le traitement préjudiciable ou préférentiel de personnes d’un même groupe, sur la seule base de leur couleur de peau.

La nuance est essentielle. Le racisme sépare des groupes ; le colorisme trace sa frontière à l’intérieur d’un même groupe, d’une même communauté, d’une même famille. Entre deux sœurs, entre deux cousines, entre deux candidates qui ont les mêmes origines, il favorise systématiquement la plus claire. Il peut s’exercer sans aucune personne blanche dans la pièce, ce qui le rend à la fois plus intime et plus difficile à nommer.

D’où vient la préférence pour les peaux claires

Il n’y a pas une origine unique, mais plusieurs histoires qui se sont renforcées.

Dans les sociétés esclavagistes des Amériques, la couleur de peau est devenue un système de classement. Les colonies françaises, comme Saint-Domingue, ont produit toute une nomenclature, mulâtre, quarteron, métis, qui mesurait la part supposée d’ascendance européenne et hiérarchisait les droits en conséquence. Aux États-Unis, la mémoire collective a retenu le « paper bag test », pratique attribuée à certains clubs et institutions de la bourgeoisie noire au début du XXe siècle : n’y aurait été admis que celui dont la peau était plus claire qu’un sac en papier kraft. Les historiens discutent de son ampleur réelle. Le fait même que l’expression ait survécu dit quelque chose.

Ailleurs, la peau claire a longtemps été un marqueur social avant d’être un marqueur racial. Dans bien des sociétés, en Asie comme en Europe, elle signalait que l’on ne travaillait pas aux champs, sous le soleil. Les colonisations européennes ont ensuite superposé à ce vieux code de classe une hiérarchie raciale, et les industries de la beauté et du cinéma l’ont diffusée à l’échelle du monde.

Au Maghreb et au Proche-Orient, la peau claire reste souvent associée à la beauté et au rang, notamment au moment des mariages. Les populations noires de ces pays subissent un racisme dont on commence seulement à parler ouvertement. Il serait commode de croire que le colorisme est l’affaire des autres. Il traverse aussi nos familles.

Ce que le colorisme fait aux vies

Dans les années 1940, les psychologues Kenneth et Mamie Clark présentent à des enfants afro-américains deux poupées identiques, l’une blanche, l’autre noire, et leur demandent laquelle est la plus jolie, laquelle est gentille. Une majorité préfère la poupée blanche. Ces travaux seront cités par la Cour suprême des États-Unis dans l’arrêt Brown v. Board of Education de 1954, qui déclare la ségrégation scolaire inconstitutionnelle. En 2005, une lycéenne new-yorkaise, Kiri Davis, refait l’expérience dans son court documentaire A Girl Like Me et observe des réponses semblables.

Le colorisme a aussi des effets mesurables à l’âge adulte. Une étude menée en Caroline du Nord, publiée en 2011, a montré que les détenues noires à la peau plus claire avaient reçu en moyenne des peines plus courtes que celles à la peau plus foncée. D’autres travaux, aux États-Unis comme ailleurs, ont relevé des écarts du même ordre dans l’emploi ou les revenus.

Il y a surtout ce que les chiffres ne mesurent pas : les enfants comparés à leurs frères et sœurs, les photos de mariage retouchées, les adolescentes qui évitent le soleil l’été. En 2014, lors d’une cérémonie organisée par le magazine Essence, l’actrice Lupita Nyong’o, oscarisée la même année, a raconté avoir prié, enfant, pour se réveiller avec une peau plus claire. Le documentaire Dark Girls (2011) avait déjà recueilli, devant la caméra, de nombreux récits de femmes noires sur ce même sujet.

Le racisme sépare des groupes ; le colorisme trace sa frontière à l’intérieur d’une même famille.

Crèmes éclaircissantes : un danger pour la santé

La forme la plus visible du colorisme, et la plus dangereuse, est la dépigmentation volontaire : l’usage de produits pour éclaircir la peau. On la pratique en Afrique de l’Ouest et centrale, où elle porte des noms comme xeesal au Sénégal, en Asie du Sud et de l’Est, et dans les diasporas en Europe, y compris en France.

Les produits en cause contiennent souvent trois types de substances.

L’hydroquinone, interdite dans les cosmétiques dans l’Union européenne et réservée à des médicaments prescrits. À forte dose ou en usage prolongé, elle peut provoquer des irritations et une ochronose exogène, une pigmentation brun-noir ou bleutée de la peau, l’inverse de l’effet recherché.

Le mercure, toxique pour les reins et le système nerveux, qui passe à travers la peau. Il est interdit dans les cosmétiques en Europe, et la convention internationale de Minamata, signée en 2013, prévoyait la fin de la fabrication et du commerce des cosmétiques au mercure, dont les crèmes éclaircissantes, à partir de 2020. L’Organisation mondiale de la santé met régulièrement en garde contre ces produits.

Les dermocorticoïdes puissants, des médicaments détournés de leur usage. Appliqués longtemps sur de grandes surfaces, ils amincissent la peau, provoquent des vergetures, de l’acné, des infections cutanées, et peuvent entraîner des effets sur tout l’organisme : hypertension, diabète, troubles hormonaux.

Ces produits circulent sous le manteau, sur certains marchés ou en ligne, avec des étiquettes incomplètes ou fantaisistes.

Une précision importante : si vous utilisez de tels produits depuis longtemps, ne les arrêtez pas brutalement sans avis médical, surtout s’il s’agit de corticoïdes. Parlez-en à votre médecin ou à un dermatologue, sans crainte d’être jugée. Et si vous souffrez de taches pigmentaires, comme un mélasma ou des marques laissées par l’acné, un dermatologue peut proposer des traitements encadrés.

La représentation, un combat qui avance

En 2020, Unilever a renommé sa crème Fair & Lovely, vendue depuis les années 1970 en Inde, pour en retirer le mot « fair », clair. Le changement est symbolique, et les critiques n’ont pas manqué de rappeler que le produit, lui, promettait toujours un teint plus lumineux. Il dit tout de même que l’argument ne passe plus aussi facilement.

En France, le livre collectif Noire n’est pas mon métier, paru en 2018 à l’initiative de l’actrice Aïssa Maïga, a réuni seize comédiennes noires et métisses qui racontaient les rôles qu’on leur proposait, ou qu’on ne leur proposait pas. Elles ont monté ensemble les marches du Festival de Cannes cette année-là. Les gammes de fond de teint se sont élargies, les castings se diversifient, lentement. Pour celles qui cherchent, à tout âge, la nuance qui leur va, notre article sur le rouge à lèvres et les sous-tons de peau part de la peau telle qu’elle est.

Défaire une hiérarchie aussi ancienne ne se fera pas par une campagne publicitaire. Cela commence dans les familles, quand on cesse de complimenter un bébé pour sa clarté ; dans les bibliothèques d’enfants, quand les héroïnes ont toutes les carnations ; dans le regard que l’on porte sur sa propre peau, l’hiver comme l’été.

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