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Psycho · Travail

L’art de la reconversion : ce qu’enseignent celles qui ont changé de vie

Changer de métier à trente-cinq, quarante-cinq ou soixante ans fait peur, et c’est normal. Plutôt que des témoignages enjolivés, voici des parcours réels et documentés de femmes qui ont bifurqué, ce qu’ils ont en commun, et les outils concrets pour préparer une reconversion en France.

Vu de dessus, un plan de travail en bois clair couvert de bouquets, de rubans, de ciseaux et de papier kraft, avec un ordinateur portable ouvert au milieu des fleurs.
Photo : rawpixel.com rawpixel, Unsplash via Wikimedia Commons (CC0)

On dit volontiers d’un homme qui change de métier à quarante ans qu’il rebondit, et d’une femme qu’elle se cherche. La nuance est mince, mais elle pèse. Elle laisse entendre que la seconde aurait hésité, quand le premier aurait choisi. Les vies de celles qui ont bifurqué racontent une tout autre histoire : rarement un coup de tête, presque toujours un long travail.

Nous aurions pu vous offrir ici, comme on le fait souvent, trois prénoms et trois sourires, la banquière devenue pâtissière, l’assistante devenue naturopathe. Nous préférons des parcours que chacune peut vérifier. Ils ont l’avantage d’être vrais, et l’inconvénient, salutaire, de ne pas être des contes de fées.

Julia Child, la cuisine à trente-six ans

Avant d’apprendre aux Américains à faire un bœuf bourguignon, Julia Child a travaillé pendant la Seconde Guerre mondiale pour l’OSS, l’ancêtre de la CIA, à Ceylan puis en Chine. Elle ne sait alors à peu près pas cuisiner. En 1948, elle suit son mari, diplomate, à Paris. Elle a trente-six ans quand un déjeuner à Rouen, une sole meunière, lui révèle la cuisine française. L’année suivante, elle s’inscrit au Cordon Bleu.

Il lui faudra plus de dix ans pour que ce goût devienne un métier. Mastering the Art of French Cooking, écrit avec Simone Beck et Louisette Bertholle, paraît en 1961 ; elle a quarante-neuf ans. Deux ans plus tard commence son émission de télévision, The French Chef. La leçon est double : on peut partir de rien, mais pas seul, et pas vite.

Vera Wang, la robe de mariée à quarante ans

Vera Wang a d’abord été patineuse artistique de compétition, puis journaliste de mode : elle passe plus de quinze ans chez Vogue, à New York, où elle devient rédactrice de mode senior. Elle rejoint ensuite Ralph Lauren pour y dessiner des accessoires. En 1990, à quarante ans, elle ouvre sa propre boutique de robes de mariée, après avoir constaté, en préparant son propre mariage, qu’elle ne trouvait pas la robe qu’elle voulait.

Son histoire est souvent racontée comme une audace. Elle est surtout celle d’un transfert : vingt ans à regarder des vêtements, à connaître les ateliers, les tissus, les photographes et les acheteurs. La créatrice de quarante ans ne partait pas de zéro. Elle changeait de place dans un monde qu’elle connaissait par cœur.

Toni Morrison, écrire avant l’aube

Toni Morrison a mené deux vies en même temps. Éditrice chez Random House, elle élève seule ses deux fils et écrit à côté, aux heures que les autres consacrent au sommeil ; elle a raconté dans plusieurs entretiens avoir pris l’habitude d’écrire très tôt le matin. Son premier roman, L’Œil le plus bleu, paraît en 1970. Elle a trente-neuf ans. Elle ne quittera la maison d’édition qu’au début des années 1980, bien après les premiers succès, et recevra le prix Nobel de littérature en 1993.

Son parcours rappelle une évidence que les récits héroïques effacent : beaucoup de reconversions se font en pente douce. On garde le salaire, on construit l’autre métier à côté, et l’on bascule quand il tient debout.

Agnès Varda, du portrait au cinéma, puis aux installations

Agnès Varda a commencé comme photographe, attitrée du Théâtre national populaire de Jean Vilar et du Festival d’Avignon. Elle avait vu très peu de films quand elle a tourné le premier, La Pointe Courte, sorti en 1955. Près d’un demi-siècle plus tard, en 2003, à soixante-quinze ans, elle exposait à la Biennale de Venise sa première installation d’artiste plasticienne. Son cinéma, que nous racontons dans notre portrait de la glaneuse, est né de ce regard de photographe ; ses installations sont nées de son cinéma.

Aucune n’a sauté dans le vide : chacune a emporté avec elle ce qu’elle savait déjà faire.

Ce que ces parcours ont en commun

Aucune de ces femmes n’a tout quitté du jour au lendemain. Chacune a déplacé un savoir : le goût du détail de la journaliste, l’œil de la photographe, la discipline de l’éditrice. Chacune a appris, longtemps, parfois sur les bancs d’une école à un âge où l’on n’est plus censé y être. Chacune a eu besoin des autres : coautrices, mentors, premiers clients.

Elles ont aussi eu, il faut le dire, des moyens que tout le monde n’a pas. C’est pourquoi la vraie question d’une reconversion est souvent moins « en ai-je le courage ? » que « comment la financer et l’organiser ? ». Le doute, lui, est banal ; il accompagne presque tous les changements de cap, et n’a rien d’un mauvais présage. Notre article sur le syndrome de l’imposteur le montre bien : se sentir illégitime au début ne dit rien de ce que l’on vaut.

Les outils pour préparer une reconversion en France

La France dispose de dispositifs nombreux, mal connus et un peu touffus. Ils valent d’être explorés avant toute démission.

Avant de vous lancer, deux précautions valent toutes les recommandations. La première : parlez à des personnes qui exercent le métier visé, et si possible passez quelques jours à leurs côtés. On découvre souvent qu’un métier rêvé a ses lundis comme les autres. La seconde : faites vos comptes, honnêtement, en prévoyant le temps de la formation et celui, souvent plus long, où l’on se fait une clientèle ou une place.

Changer de métier à tout âge

Le temps joue moins contre vous que vous ne le croyez. Certaines femmes ont commencé une œuvre à soixante ou soixante-dix ans, comme le rappelle notre galerie de celles qui ont tout commencé après soixante ans. À l’autre bout, une étudiante de vingt-deux ans qui se rend compte qu’elle s’est trompée de voie ne « rate » rien : elle corrige sa route plus tôt que d’autres.

Changer de métier, au fond, c’est rarement tout quitter. C’est déplacer ce que l’on sait faire vers un endroit où cela compte davantage, pour soi d’abord. Julia Child savait organiser, Vera Wang savait regarder, Toni Morrison savait lire les livres des autres, Agnès Varda savait cadrer. Elles ont seulement changé de table de travail.

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