Trois raisons qui vous empêchent d’être heureuse, et comment les déjouer
Le bonheur ne manque pas toujours de raisons, il manque parfois d’attention. La psychologie a identifié quelques pièges presque universels qui nous empêchent d’être heureuses. Trois d’entre eux, ce que la recherche en dit, et des gestes simples pour les déjouer.

Il y a un paradoxe à écrire sur le bonheur : chercher à être heureuse peut rendre moins heureuse. En 2011, la psychologue Iris Mauss et ses collègues ont publié dans la revue Emotion une expérience devenue classique. Certains volontaires lisaient d’abord un texte vantant l’importance d’être heureux, puis regardaient un film joyeux. Ils en ressortaient moins contents que ceux qui n’avaient rien lu. À force d’attendre beaucoup du moment, on le juge décevant.
Ce qui suit n’est donc pas une méthode pour atteindre le bonheur. Plutôt un inventaire de trois pièges qui l’empêchent, bien documentés, et que chacune peut apprendre à repérer.
Premier piège : mesurer sa vie à celle des autres
Le psychologue Leon Festinger a formalisé en 1954 la théorie de la comparaison sociale : nous évaluons nos capacités et notre situation en nous mesurant aux autres. Le mécanisme n’a rien de honteux, il nous aide à nous situer. Il devient un piège quand la comparaison se fait toujours vers le haut. L’économiste Erzo Luttmer a ainsi montré en 2005, à partir de données américaines, qu’à revenu égal, les gens se disaient moins heureux quand leurs voisins gagnaient davantage.
Les réseaux sociaux ont élargi le voisinage au monde entier, et à ses images les plus soignées. On compare alors ses coulisses aux vitrines des autres.
Le remède le plus utile consiste à se demander ce que l’on veut, soi. Le psychologue Tim Kasser, avec Richard Ryan, a montré dans plusieurs études des années 1990 que les personnes qui placent au centre de leur vie des buts « extrinsèques », comme l’argent, l’image ou la célébrité, rapportent un moindre bien-être que celles qui privilégient des buts « intrinsèques » : les liens, le développement personnel, la contribution aux autres. Il en a tiré un livre, The High Price of Materialism (2002). Si un chien, une demi-heure seule le matin ou un dîner du dimanche vous rendent heureuse, il n’est pas nécessaire d’inventer d’autres désirs.
Deuxième piège : remettre le bonheur à plus tard
« Quand j’aurai ce poste, quand les enfants seront grands, quand j’aurai perdu ces kilos. » Le psychologue israélien Tal Ben-Shahar a donné un nom à cette illusion : l’erreur de l’arrivée. Une fois le but atteint, la satisfaction est souvent plus brève et plus faible que prévu, et l’on repousse aussitôt l’horizon.
On compare ses coulisses aux vitrines des autres, puis on s’étonne de perdre à tous les coups.
L’attention au présent compte davantage qu’on ne le pense. En 2010, Matthew Killingsworth et Daniel Gilbert, à Harvard, ont interrogé des milliers de personnes, grâce à une application pour smartphone, à des moments aléatoires de leur journée. Leur esprit vagabondait près de la moitié du temps, et ils étaient en moyenne moins heureux pendant ces moments-là, même quand les pensées étaient agréables. Leur article, publié dans Science, s’intitulait : « Un esprit qui vagabonde est un esprit malheureux ».
La capacité à goûter l’instant, que les psychologues Fred Bryant et Joseph Veroff ont appelée le savoring, s’entraîne. Elle peut aussi s’émousser. En 2010, Jordi Quoidbach et ses collègues ont montré que des volontaires à qui l’on avait montré une photo de billets de banque passaient moins de temps à savourer un carré de chocolat que les autres. Penser à ce qu’on pourrait avoir détourne de ce qu’on a sous la main.
Troisième piège : ne plus voir ce que l’on a
Le troisième piège est le plus discret : l’adaptation. Ce qui nous a rendues heureuses devient, avec le temps, l’ordinaire. En 1978, une étude célèbre de Philip Brickman, Dan Coates et Ronnie Janoff-Bulman comparait des gagnants de la loterie à des personnes devenues paraplégiques : quelque temps après, l’écart de bonheur entre eux était bien plus faible qu’on ne l’aurait cru. L’étude portait sur de petits échantillons, et les travaux suivants ont nuancé ses conclusions : certains événements, comme le chômage ou un handicap, laissent une trace durable. Mais pour les bonnes choses, l’habitude efface vite.
On peut la contrarier. En 2008, Minkyung Koo, Sara Algoe, Timothy Wilson et Daniel Gilbert ont demandé à des volontaires d’imaginer leur vie sans un événement heureux, par exemple sans la rencontre de leur conjoint. Cet exercice de « soustraction mentale » améliorait davantage leur humeur que le simple fait de repenser à l’événement. Imaginer qu’on ne l’a pas rend son prix à ce qu’on a.
Et l’argent, dans tout ça ?
Il compte, contrairement à ce qu’affirment volontiers ceux qui n’en manquent pas. En 2010, Daniel Kahneman et Angus Deaton avaient conclu que le bien-être émotionnel cessait de progresser au-delà d’un revenu d’environ 75 000 dollars par an aux États-Unis. En 2021, Matthew Killingsworth, à partir d’un échantillon beaucoup plus large, a trouvé au contraire que ce bien-être continuait d’augmenter avec le revenu. Le débat n’est pas clos. Ce qui est certain, c’est que la pauvreté et l’insécurité financière pèsent lourd, et qu’aucune attitude intérieure ne les compense.
Quand ce n’est plus une question d’attitude
Ces trois pièges concernent tout le monde. Ils ne doivent pas être confondus avec une dépression, qui n’est ni un manque de gratitude ni un défaut de volonté. Tristesse ou perte d’intérêt presque tous les jours pendant plus de deux semaines, troubles du sommeil, fatigue, idées noires : consultez votre médecin. En cas de pensées suicidaires, le 3114 répond jour et nuit, gratuitement.
Pour aller plus loin, notre article sur le self-love en action propose une autre façon de se traiter au quotidien, et celui sur la passion à trouver ou retrouver rappelle que les plaisirs les plus durables se construisent souvent lentement.






