Joséphine Baker, cinq ans au Panthéon : les trois vies d’une Française
Le 30 novembre 2021, Joséphine Baker devenait la sixième femme honorée au Panthéon, et la première femme noire. Cinq ans après, il faut relire sa vie entière : la danseuse de 1925, l’agente de la France libre, la mère de douze enfants venus du monde entier.

Il y a cinq ans, le 30 novembre 2021, un cercueil recouvert du drapeau tricolore remontait la rue Soufflot, porté par des aviateurs, jusqu’aux marches du Panthéon. Il ne contenait pas le corps de Joséphine Baker, qui repose à Monaco selon le vœu de sa famille, mais des poignées de terre prélevées dans les quatre lieux de sa vie : Saint-Louis, dans le Missouri, où elle est née ; Paris, qui l’a faite reine ; le château des Milandes, en Dordogne, où elle a voulu bâtir un monde ; et Monaco, où elle a fini ses jours. La date n’avait pas été choisie au hasard. C’est un 30 novembre, en 1937, qu’elle avait épousé Jean Lion et était devenue française.
Elle était la sixième femme admise au Panthéon, après Sophie Berthelot, Marie Curie, Germaine Tillion, Geneviève de Gaulle-Anthonioz et Simone Veil. La première femme noire. On retient souvent d’elle une ceinture de bananes et un sourire. C’est oublier tout le reste.
Saint-Louis, 1906 : partir
Freda Josephine McDonald naît le 3 juin 1906 à Saint-Louis. L’enfance est pauvre, dure, marquée par la ségrégation. Petite, elle fait des ménages chez des Blancs. En 1917, elle a onze ans quand les émeutes raciales d’East Saint-Louis, de l’autre côté du Mississippi, font des dizaines de morts ; elle en gardera toute sa vie le souvenir. Adolescente, elle danse dans des troupes itinérantes, puis à Broadway, dans les chœurs des revues noires. Elle se fait remarquer en jouant la fille du bout de la rangée qui louche et fait des grimaces : le public ne regarde qu’elle.
Paris, 1925 : la revue qui change tout
En 1925, elle a dix-neuf ans et traverse l’Atlantique avec la troupe de la Revue nègre, présentée au théâtre des Champs-Élysées. Le titre dit assez le regard de l’époque, fasciné et colonial à la fois. Joséphine danse le charleston, presque nue, avec une énergie et un humour qui laissent Paris stupéfait. Elle comprend vite le jeu des fantasmes qu’on projette sur elle, et décide d’en jouer plutôt que d’en être la victime.
L’année suivante, aux Folies Bergère, apparaît la fameuse ceinture de bananes. En 1930, au Casino de Paris, elle chante J’ai deux amours, de Vincent Scotto, qui devient sa signature. Le cinéma suit : Zouzou (1934), avec Jean Gabin, puis Princesse Tam Tam (1935). Elle se promène sur les Champs-Élysées avec un guépard, Chiquita, et devient l’une des femmes les plus photographiées d’Europe.
Elle comprend vite le jeu des fantasmes qu’on projette sur elle, et décide d’en jouer plutôt que d’en être la victime.
1939 : la vedette devient agente
Quand la guerre éclate, Joséphine Baker est recrutée par le contre-espionnage français, par l’intermédiaire du capitaine Jacques Abtey. Sa célébrité devient une couverture. Une vedette en tournée voyage, fréquente les ambassades, passe les frontières avec des malles de costumes, et personne ne fouille les partitions d’une chanteuse. Elle transmet des renseignements, notamment par le Portugal, puis rejoint l’Afrique du Nord, où elle reste au service de la France libre malgré une longue et grave maladie.
Elle chante pour les troupes alliées, s’engage dans les formations féminines de l’armée de l’air, avec le grade de sous-lieutenant. Après la guerre, elle reçoit la croix de guerre, la médaille de la Résistance avec rosette, puis la Légion d’honneur. Elle portera son uniforme dans des occasions solennelles jusqu’à la fin de sa vie. Le 28 août 1963, lors de la marche sur Washington pour l’emploi et la liberté, elle prend la parole en uniforme de l’armée de l’air française, ses décorations sur la poitrine, le jour même du discours de Martin Luther King.
Car son combat contre le racisme n’a jamais cessé. Aux États-Unis, dans les années 1950, elle refuse de se produire devant des salles ségréguées. Elle avait quitté son pays pour ne plus être traitée en citoyenne de seconde zone ; elle y revenait pour exiger que personne ne le soit.
Les Milandes : la tribu arc-en-ciel
Dès la fin des années 1930, Joséphine Baker loue le château des Milandes, à Castelnaud-la-Chapelle, en Dordogne ; elle l’achète après la guerre. Elle y conçoit un projet fou, à sa mesure : adopter des enfants de toutes origines et de toutes religions, et prouver, en les élevant ensemble, que la fraternité est possible. Ils seront douze, nés en Corée, au Japon, en Colombie, en Finlande, en Algérie, en France, en Côte d’Ivoire, au Venezuela, au Maroc. Elle les appelle sa « tribu arc-en-ciel ».
Le domaine devient une petite entreprise : hôtel, restaurant, salle de spectacle, visites. C’est aussi un gouffre. Les dettes s’accumulent, les galas ne suffisent plus. En 1969, après la vente du château aux enchères, elle en est expulsée. Les photographies de cette femme de soixante-deux ans assise sur les marches, sous la pluie, ont fait le tour de la presse.
Une autre Américaine devenue princesse lui vient alors en aide : Grace de Monaco l’aide à s’installer à Roquebrune-Cap-Martin, au-dessus de la Méditerranée. On peut relire à ce propos notre portrait de Grace Kelly.
Bobino, avril 1975 : le dernier rideau
Joséphine Baker remonte sur scène, pour vivre et pour faire vivre les siens. Au printemps 1975, à soixante-huit ans, elle triomphe à Bobino dans une revue qui célèbre ses cinquante ans de carrière à Paris. Le spectacle affiche complet. Quelques jours après la première, elle est victime d’une hémorragie cérébrale et meurt le 12 avril 1975 à la Pitié-Salpêtrière. Ses obsèques, en l’église de la Madeleine, sont accompagnées des honneurs militaires, et la foule déborde sur la place.
Ce que dit sa panthéonisation
On peut voir dans l’hommage de 2021 la consécration d’une icône commode, consensuelle, que chacun tire à soi. Ce serait passer à côté de ce qui rend Joséphine Baker si actuelle. Elle a été une femme noire, pauvre, immigrée, et elle a choisi sa patrie. Elle a fait de son corps un spectacle, à une époque où ce corps était regardé avec des yeux de colon, et elle en a gardé la maîtrise. Elle a risqué sa vie pour un pays qui n’était pas celui de sa naissance. Elle a élevé douze enfants pour démontrer une idée.
Ses contradictions font partie du portrait. Elle a été généreuse jusqu’à la ruine, et l’utopie des Milandes a eu son prix, pour ses enfants comme pour elle. Le Panthéon n’en fait pas une sainte. Il dit seulement que la France reconnaît les siens à ce qu’ils ont fait pour elle, et non à l’endroit d’où ils viennent. Cinq ans après, c’est encore une phrase qu’il n’est pas inutile de répéter.






