Grace Kelly, de Hollywood au Rocher : le rôle qu’elle n’a jamais quitté
En cinq ans, elle a tourné onze films, dont trois pour Hitchcock, et remporté un Oscar. Puis, à vingt-six ans, elle a tout arrêté pour épouser le prince Rainier III. Retour sur la trajectoire de Grace Kelly, actrice devenue princesse, et sur le prix d’un conte de fées.

Avril 1956, dans la rade de Monaco. Une jeune femme coiffée d’un grand chapeau quitte le paquebot qui l’a amenée de New York, sous les flashs d’une nuée de photographes et devant une foule massée sur les quais. Elle a vingt-six ans, un Oscar sur sa cheminée, et elle vient de renoncer au métier qui l’a rendue célèbre. Dans quelques jours, elle épousera un prince régnant. Personne, ce jour-là, ne mesure encore ce que ce mariage va lui demander.
Une fille de Philadelphie qui voulait jouer
Grace Patricia Kelly naît le 12 novembre 1929 à Philadelphie, dans une famille aisée d’origine irlandaise et allemande. Son père, John B. Kelly, a fait fortune dans la brique et remporté trois médailles d’or olympiques en aviron, en 1920 et en 1924. Chez les Kelly, on admire les champions. Grace, elle, est une enfant timide, myope, qui préfère le théâtre au sport.
Elle part à New York, entre à l’American Academy of Dramatic Arts, pose pour des publicités, joue à la télévision, débute à Broadway en 1949. Hollywood la remarque vite. Après un premier petit rôle dans Quatorze heures (1951), elle est l’épouse quaker de Gary Cooper dans Le train sifflera trois fois de Fred Zinnemann (1952). Elle a vingt-deux ans et tient tête, à l’écran, à l’une des plus grandes stars du moment.
Hitchcock et la blonde qui brûle sous la glace
En 1953, Mogambo, de John Ford, lui vaut une nomination à l’Oscar du second rôle. Mais c’est Alfred Hitchcock qui fixe son image. Il la dirige trois fois en deux ans : Le crime était presque parfait (1954), Fenêtre sur cour (1954) et La Main au collet (1955).
Dans Fenêtre sur cour, elle est Lisa Fremont, femme du monde qui débarque chez James Stewart, immobilisé dans son fauteuil, et allume les lampes une à une en se présentant. Les robes d’Edith Head, la lumière, le premier baiser en très gros plan : Hitchcock compose avec elle le portrait d’une élégance qui cache une audace. Car Lisa n’a rien d’une potiche. C’est elle qui, à la fin, escalade la façade et pénètre chez le meurtrier présumé.
Ce paradoxe, Hitchcock l’aimait. Il s’en est expliqué dans ses entretiens avec François Truffaut : il préférait les actrices dont la sensualité se devine sous une apparence de dame, plutôt que celles qui l’affichent. Grace Kelly incarnait exactement cela : des gants blancs, un chignon impeccable, et un regard qui en savait long.
Grace Kelly incarnait exactement cela : des gants blancs, un chignon impeccable, et un regard qui en savait long.
La Main au collet, tourné sur la Côte d’Azur avec Cary Grant, lui fait découvrir la Riviera. Entre-temps, elle a obtenu, en mars 1955, l’Oscar de la meilleure actrice pour Une fille de la province de George Seaton, où elle joue, démaquillée et en cardigan, l’épouse usée d’un comédien alcoolique, face à Bing Crosby. Le rôle était à contre-emploi. C’est précisément ce que l’Académie a récompensé.
Cannes, mai 1955 : la rencontre
Au printemps 1955, Grace Kelly est l’invitée du Festival de Cannes. Paris Match organise une séance de photos au palais princier de Monaco, avec le prince Rainier III. La rencontre est brève et protocolaire. Elle est suivie d’une correspondance, puis d’une visite du prince aux États-Unis en décembre. Les fiançailles sont annoncées au début de janvier 1956.
Il reste à Grace deux films à tourner pour honorer son contrat avec la MGM : Le Cygne (1956), où elle joue, comble d’ironie, une jeune femme promise à un prince héritier, et Haute Société (1956), comédie musicale où elle chante True Love en duo avec Bing Crosby et croise Frank Sinatra et Louis Armstrong. Onze films en cinq ans. Puis plus rien.
Le mariage du siècle, et ce qui suit
En avril 1956, elle traverse l’Atlantique à bord du paquebot Constitution avec sa famille, ses amies et une montagne de bagages. Le mariage civil est célébré au palais le 18 avril, le mariage religieux le lendemain en la cathédrale de Monaco. Sa robe, dessinée par Helen Rose, la costumière de la MGM, est un cadeau du studio : soie, dentelle ancienne, petites perles, un voile léger. Elle reste l’une des robes de mariée les plus copiées au monde.
Les enfants naissent vite : Caroline en janvier 1957, Albert en mars 1958, Stéphanie en février 1965. Photographiée au début de sa première grossesse, la princesse dissimule son ventre derrière un grand sac Hermès en cuir. Le modèle prendra son nom, et les clientes de la maison parleront bientôt du « Kelly », comme elles parleront plus tard du Birkin. Nous avons raconté l’histoire de cet autre sac dans notre portrait de Jane Birkin.
Le rôle qu’on lui a interdit de reprendre
En 1962, Hitchcock lui propose le premier rôle de Pas de printemps pour Marnie. Elle est tentée. Mais l’annonce de son retour à l’écran soulève une vive opposition à Monaco, où l’on juge mal qu’une princesse redevienne actrice, et la principauté traverse alors une crise politique avec la France. Elle renonce. Le rôle ira à Tippi Hedren.
C’est sans doute le moment où le conte de fées montre ses coutures. Grace Kelly avait choisi le Rocher en connaissance de cause ; elle n’avait peut-être pas mesuré qu’on lui demanderait de renoncer pour toujours à ce qu’elle savait faire de mieux. Elle a cherché d’autres scènes. Elle préside la Croix-Rouge monégasque, crée en 1964 la Fondation Princesse Grace, s’occupe de l’enfance, des arts, de la danse, des fleurs. Elle compose des tableaux de fleurs séchées. À la fin des années 1970, elle donne des lectures de poésie sur scène, en Grande-Bretagne et aux États-Unis. Toujours la voix, toujours le texte, mais à distance du cinéma.
Elle tend aussi la main à une autre Américaine devenue française, ruinée et chassée de son château de Dordogne : à la fin des années 1960, elle aide Joséphine Baker à s’installer à Roquebrune-Cap-Martin, près de Monaco. Nous racontons ce destin hors norme, cinq ans après l’entrée de Joséphine Baker au Panthéon.
Septembre 1982, la route de Roc Agel
Le 13 septembre 1982, Grace de Monaco conduit sur la route qui descend de Roc Agel, la propriété familiale des hauteurs, vers Monaco. Sa fille Stéphanie, dix-sept ans, est à côté d’elle. La voiture quitte la chaussée dans un virage et dévale le ravin. Grace, victime d’un accident vasculaire cérébral au volant selon les médecins, meurt le lendemain à l’hôpital qui porte son nom. Elle avait cinquante-deux ans. Stéphanie survit.
Les obsèques ont lieu dans la cathédrale où elle s’était mariée vingt-six ans plus tôt. Elle y repose ; le prince Rainier, mort en 2005, a été inhumé à ses côtés.
Ce qu’elle reste
On a fait d’elle une image : la blonde glacée, la princesse parfaite, le chignon et les gants. C’est réducteur. Grace Kelly a été une actrice de premier plan, capable de comédie comme de drame, qui a gagné un Oscar en jouant contre son physique. Elle a ensuite choisi une vie qui la privait de son métier, et elle l’a tenue avec une discipline que peu de gens auraient eue.
Le cinéma a continué de la regarder. En 2014, Grace de Monaco, d’Olivier Dahan, avec Nicole Kidman, a fait l’ouverture du Festival de Cannes, ce même festival où tout avait commencé. Mais pour la connaître, mieux vaut revoir ses films. Il suffit de quatre soirées : Le train sifflera trois fois, Fenêtre sur cour, Une fille de la province et La Main au collet. Quatre femmes très différentes, et la même intelligence de jeu.






